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ARCHIVÉ : Commentaire N° 60 : Le terrorisme chimique et biologique : Une menace

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Août 1995
Non classifié

Précis : Les lecteurs assidus de Commentaire se souviendront que l'auteur a déjà contribué aux thèmes : Contrebande de matières nucléaires spéciales et Commerce des armes aujourd'hui. Dans ce numéro, monsieur Purver se penche sur la recherche du Terrorisme chimique et biologique suite à la récente vague d'attentats au Japon et il propose des réponses à plusieurs questions : Quelles caractéristiques propres aux agents chimiques et biologiques pourraient inciter des terroristes à utiliser de tels produits? Quelle est l'expertise requise? Quels types de groupes terroristes risquent le plus d'user de tels moyens? Quels agents chimiques ou biologiques sont les plus susceptibles d'être utilisés? Comment ces agents seraient-ils obtenus et disséminés? Ces questions jumelées aux inquiétudes, incitent l'auteur à de très intéressantes conclusions au sujet des prochains attentats et à résumer l'étendu de la menace qu'apporte le terrorisme biologique et chimique. - Août 1995. Auteur: Ron Purver.

Note du rédacteur : Les lecteurs assidus de Commentaire se souviendront que Ron Purver a déjà contribué aux thèmes : Contrebande de matières nucléaires spéciales et Commerce des armes aujourd'hui. Dans ce numéro, monsieur Purver se penche sur la recherche du Terrorisme chimique et biologique suite à la récente vague d'attentats au Japon et il propose des réponses à plusieurs questions : Quelles caractéristiques propres aux agents chimiques et biologiques pourraient inciter des terroristes à utiliser de tels produits? Quelle est l'expertise requise? Quels types de groupes terroristes risquent le plus d'user de tels moyens? Quels agents chimiques ou biologiques sont les plus susceptibles d'être utilisés? Comment ces agents seraient-ils obtenus et disséminés? Ces questions jumelées aux inquiétudes, incitent l'auteur à de très intéressantes conclusions au sujet des prochains attentats et à résumer l'étendu de la menace qu'apporte le terrorisme biologique et chimique.

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Terreur à Tokyo : Une nouvelle ère?

Le matin du 20 mars 1995, en pleine heure de pointe, cinq équipes de deux personnes sont montées à bord de wagons des trois principales lignes de métro de Tokyo. Les wagons devaient tous arriver à la station Kasumigaseki, au coeur du district gouvernemental de la capitale, entre 8 h 09 et 8 h 13. Pendant qu'un membre de chacune des équipes faisait le guet, l'autre plaçait un paquet enveloppé dans du papier journal sur le porte-bagages ou sur le plancher puis, au moyen d'un parapluie au bout-aiguille, faisait des trous dans des sacs de plastique contenant les composants nécessaires pour produire un gaz mortel, le sarin. A mesure que le gaz se formait et commençait à se répandre dans les wagons et dans les stations où ceux-ci s'arrêtaient, des milliers de banlieusards étaient atteints. Douze personnes sont mortes et plus de 5 500 ont été blessées, dont certaines en garderont des séquelles toutes leurs vies. Le trafic a été interrompu temporairement sur deux des lignes de métro et au moins 26 stations ont été fermées.

Au cours des semaines suivantes, jusqu'au tiers des forces de police japonaises ainsi que de nombreuses unités militaires ont été mobilisées pour retrouver les auteurs de cet attentat et empêcher la perpétration d'un autre acte du genre. Qui plus est, le psyché de la nation japonaise a reçu un choc dévastateur, car la population, habituée depuis longtemps à la paix et à l'ordre public, ne croit plus son gouvernement capable d'assurer la sécurité la plus fondamentale, celle des habitants du pays.

Beaucoup de spécialistes du terrorisme international n'ont cependant pas été très étonnés par l'attentat au gaz dans le métro de Tokyo. Depuis plus de 20 ans, des experts très connus affirment que des groupes terroristes pourraient recourir à des armes chimiques, biologiques ou de destruction massive contre les populations civiles ou menacer de le faire. Bien que de telles armes aient été utilisées (ou aient servi d'instrument de menace) dans des cas isolés relativement mineurs, l'attentat du 20 mars 1995 à Tokyo est la première attaque d'envergure du genre commise au hasard, dans un grand centre urbain¹. L'attentat proprement dit a immédiatement suscité des inquiétudes, car certains craignent que d'autres groupes ailleurs dans le monde en imitent les auteurs et donnent ainsi une toute nouvelle dimension au terrorisme international.

Toxicité

L'un des principaux avantages que représentent les armes chimiques et biologiques pour les terroristes est leur extrême toxicité qui, du moins en théorie, permet d'exécuter des attaques visant une destruction massive au moyen de quantités relativement petites d'un agent donné. Certains agents biologiques sont parmi les plus toxiques qui soient, approchant la puissance de destruction d'une explosion nucléaire pour ce qui est du nombre possible de victimes. Ainsi, la toxine botulique type A, dont quelques dixièmes de microgramme suffisent à constituer une dose létale moyenne, a été qualifiée de «substance la plus mortelle connue» (Kupperman, Robert H. et Smith, David M., Coping With Biological Terrorism, Roberts (éd.), 1993, p. 35-46). Selon une source, «une demi-once de cette toxine adéquatement disséminée peut tuer toute la population de l'Amérique du Nord» (Livingstone, Neil C., The War Against Terrorism. Lexington, Massachusetts, Lexington Books, 1982). Une autre source estime que huit onces seulement de cette substance pourraient «tuer tout être vivant sur la planète» (Mullins, Waymans C., An Overview and Analysis of Nuclear Biological, and Chemical Terrorism : The Weapons, Strategies and Solutions to a Growing Problem, American Journal of Criminal Justice, 16:2, 1992, p. 95-119).

Certains auteurs prétendent que les spores de Bacillus anthracis sont encore plus meurtrières. D'après une étude, en principe, si ces spores étaient réparties adéquatement, un seul gramme suffirait pour tuer plus du tiers de la population des États-Unis. Bien entendu, on rappelle souvent qu'une attaque d'une telle envergure ne serait pas réalisable dans la pratique. Des scénarios plus réalistes et de moindre portée laissent tout de même supposer un nombre élevé de victimes. Par exemple, en mars 1977, la Law Enforcement Assistance Administration des États-Unis a signalé qu'une seule once de spores de cette bacille introduite dans le système de climatisation d'un stade à coupole pourrait infecter jusqu'à 80 000 spectateurs en une heure. De plus, une étude réalisée en 1972 par l'Advanced Concepts Research Corporation de Santa Barbara, en Californie, posait comme principe qu'une attaque au moyen de spores de Bacillus anthracis disséminées à l'aide d'aérosols dans la région de New York pourrait entraîner plus de 600 000 morts. Il est possible d'avoir une indication des conséquences d'un geste délibéré en se basant sur les pertes causées par la dispersion accidentelle de cette bacille à Sverdlovsk, en Russie, en 1979 qui a fait entre 400 et 1 200 morts).

Un attentat à l'arme chimique, quoique généralement moins destructeur, ferait tout de même des milliers de victimes. Les gaz neuroplégiques sont les agents chimiques les plus mortels. Selon une source, une petite dose de sarin, un agent neuroplégique, peut produire une concentration de vapeurs suffisamment grande pour tuer quelqu'un en une seule bouffée d'air. Le VX, un autre agent neuroplégique, est encore plus toxique. Il suffit d'une quantité de cet agent placée sur la tête d'une épingle pour tuer un être humain. Dans l'attentat contre le métro de Tokyo, les analystes ont attribué le nombre relativement peu élevé de morts à plusieurs facteurs : l'agent a été délibérément dilué pour protéger les auteurs de l'attentat et faciliter la propagation du gaz; les produits chimiques ont été utilisés en petite quantité; le personnel d'urgence a réagi rapidement; et les échangeurs d'air dans de nombreuses lignes de métro de Tokyo sont beaucoup plus puissants que normalement.

L'attentat de Tokyo prouve qu'il faut se montrer prudent lorsqu'on tente d'évaluer les pertes massives que pourrait causer un tel agent en se basant sur des résultats obtenus pour des doses mortelles individuelles, étant donné les problèmes que comporte la dissémination de telles substances. Néanmoins, les agents chimiques et biologiques doivent encore être considérés comme des armes de destruction massive viables qui peuvent servir aux terroristes à d'autres fins moins importantes.

Autres avantages que pourraient présenter les armes chimiques et biologiques

En raison de plusieurs autres facteurs, les terroristes peuvent se procurer des armes chimiques et biologiques plus facilement, surtout comparativement aux armes nucléaires. Certains de ces facteurs sont en fait liés à la toxicité dont il a été question précédemment. Étant donné la puissance de destruction de ces agents, des quantités plus petites suffisent, ce qui permet de réduire les coûts et d'en faciliter la production ou l'acquisition par d'autres moyens. Il n'est donc pas nécessaire de se doter d'une vaste infrastructure (personnel et installations), ce qui atténue les problèmes de sécurité et permet d'éviter toute détection. En outre, la plupart des agents chimiques et biologiques peuvent être transportés d'un pays à l'autre dans un contenant aussi petit et apparemment inoffensif qu'une bouteille de vin ou un thermos.

Les armes chimiques et biologiques présentent d'autres avantages : les systèmes traditionnels de détection antiterroriste (et donc les contre-mesures conventionnelles) ne permettent pas de les détecter; le décalage (assez fréquent) entre la libération d'un agent et les effets sur les humains permet aux auteurs de l'attaque de s'enfuir; l'absence de traces laissées par l'agent, au moins dans certains cas, permet à un assassin de camoufler la cause du décès; leur utilisation dans le cadre de petites attaques servant à montrer la détermination du groupe et sa capacité à commettre un attentat beaucoup plus dévastateur; la possibilité d'infliger de lourdes pertes aux forces militaires d'un État ou de nuire gravement à l'économie d'un pays (ce que d'autres moyens ne permettent pas); la véritable terreur qui peut s'emparer d'une population cible en raison du caractère particulièrement insidieux (substances microscopiques et, dans certains cas, incolores et/ou inodores) de ces agents et les perturbations sociales qui s'ensuivent; et la facilité relative avec laquelle ces armes peuvent être produites ou acquises à peu de frais, surtout comparativement aux armes nucléaires.

Un auteur estime que les frais initiaux de production d'une arme biologique s'élèvent à moins d'un million de dollars. Un autre signale qu'un programme sophistiqué de fabrication d'un engin fissible coûterait probablement des centaines de millions de dollars tandis que la toxine botulique type A, qui est plus meurtrière que les gaz neuroplégiques, pourrait être produite moyennant environ 400 $ le kilogramme. Un groupe de spécialistes des armes chimiques et biologiques qui comparaissait devant un comité des Nations unies en 1969 a indiqué que, pour mener une opération de grande envergure contre une population civile, il faudrait environ 2 000 $ le kilomètre carré pour des armes conventionnelles, 800 $ pour des armes nucléaires, 600 $ pour des gaz neuroplégiques et seulement 1 $ pour des armes biologiques. (Douglass, Joseph D. Jr. et Livingstone, Neil C., America the Vulnerable: The Threat of Chemical and Biological Warfare, Lexington, Massachusetts, Lexington Books, 1987). Une autre source croit qu'il coûterait environ 200 000 $ pour produire 1 000 kilogrammes de sarin, un agent neuroplégique, dans un petit laboratoire².

Capacités nécessaires

Il est facile de fabriquer des armes chimiques et biologiques puisque bon nombre des matières et des connaissances techniques nécessaires sont couramment accessibles et qu'une personne seule ou un petit groupe ayant une expertise relativement limitée peut en produire et en utiliser. Un auteur soutient «qu'il ne faut pas beaucoup plus que de la soupe au poulet, un flasque de whisky et une source qui fournit la culture de spores pour produire un agent capable de causer une maladie bactérienne mortelle» (Roosevelt, Edith Kermit, Germ War, International Combat Arms, juillet, 1986, p. 38-42). Un autre auteur mentionne que le processus est «à peu près aussi compliqué que de faire de la bière et moins dangereux que d'affiner de l'héroïne» (Douglass et Livingstone, 1987, p. 23).

Il a souvent été mentionné que les États-Unis et la Grande-Bretagne ont déclassifié et même publié la formule pour produire le gaz neuroplégique VX. Les techniques de fabrication des gaz neuroplégiques ressemblent à celles appliquées pour les insecticides «et, dans certains cas, ne nécessitent que l'emploi d'insecticides ou d'autres produits chimiques offerts sur le marché comme produits intermédiaires auxquels on fait subir une réaction chimique supplémentaire» (Hurwitz, p. 38). Par exemple, un auteur signale «que l'encre d'un stylo bille n'est qu'à une réaction chimique du sarin» (Mullins, 1992, p. 108 et 109).

Les sources ouvertes ne contiennent pas toutes les mêmes informations sur le degré exact d'expertise nécessaire pour produire des agents de guerre chimique et biologique : une telle tâche peut-elle être accomplie par un étudiant de niveau secondaire et de premier cycle ou encore par un diplômé d'université ou une petite équipe de scientifiques professionnels? Certains croient qu'une personne seule pourrait s'acquitter de cette tâche et se charger de la dissémination de l'agent, tandis que d'autres estiment qu'il faudrait un travail d'équipe, c'est-à-dire une collaboration entre des scientifiques et des personnes ayant une expérience pratique des opérations terroristes.

De toute évidence, la secte religieuse Aoum Shinrikyo au Japon, qui a commis des attentats au gaz à Tokyo entre autres, a déployé des efforts monumentaux à long terme. Elle s'est donnée beaucoup de mal pour recruter des diplômés en sciences dans les universités japonaises les plus prestigieuses et a investi des sommes considérables en équipement et en matériel en vue de ce qui devait être une opération à l'échelle nationale contre le gouvernement et le peuple japonais. Malgré cette affaire, il ne faut pas oublier que des opérations de beaucoup plus petite envergure, exécutées de façon tout aussi consciencieuse par d'autres groupes terroristes, pourraient également entraîner des pertes massives, sans compter des perturbations sur une moins grande échelle.

Groupes susceptibles d'utiliser des armes chimiques ou biologiques

Les groupes terroristes jugés les plus susceptibles d'utiliser de telles armes sont ceux qui ont de vagues objectifs universalistes et dont les partisans sont peu connus (l'Armée rouge japonaise et la Fraction Armée rouge, par exemple), ceux qui ne se préoccupent guère des répercussions de leurs actes sur l'opinion publique (tels les groupes néonazis en Europe et en Amérique du Nord), ceux qui ont déjà commis des attentats aveugles causant des pertes massives (notamment l'ARJ, les extrémistes sikhs, les groupes intégristes chiites pro-iraniens comme le Hezbollah ainsi que des extrémistes au sein du mouvement palestinien comme l'Organisation d'Abou Nidal), ceux qui sont connus pour leurs armes ou leurs tactiques sophistiquées (tel le Front populaire de libération de la Palestine - Commandement général), ceux qui ont prouvé qu'ils étaient prêts à prendre des risques et ceux qui sont commandités par des États, surtout lorsque ces derniers possèdent des armes chimiques et biologiques.

Types possibles d'agents chimiques et biologiques

Le nombre de types d'agents chimiques et biologiques qui pourraient être utilisés par des terroristes est renversant. Les spores de Bacillus anthracis, la toxine botulique et le ricin sont les agents biologiques les plus susceptibles d'être employés. Parmi les agents chimiques, ce sont divers insecticides, l'acide cyanhydrique, le gaz moutarde ainsi que les agents neuroplégiques comme le sarin, le tabun ou le VX qui risquent le plus de servir à des fins terroristes. Même des substances moins toxiques, comme les insecticides couramment disponibles dans le commerce et les produits d'entretien ménager, pourraient être utilisés. Certains auteurs signalent aussi le danger que présentent les organismes mis au point par génie génétique, mais la plupart d'entre eux estiment qu'ils sont trop sophistiqués et ne risquent guère de servir à des fins terroristes. Le CX ou oxine de phosgène, un des premiers agents de guerre chimique, qui occupait autrefois une place importante dans l'arsenal soviétique, «est maintenant mieux connu comme un simple produit chimique industriel toxique et est donc fabriqué, stocké, expédié et vendu dans tous les États-Unis comme des dizaines d'autres produits chimiques toxiques» (Douglass et Livingstone, 1987, p. 16).

En ce qui concerne les agents biologiques, les spécialistes croient que les terroristes choisiraient probablement davantage un agent bactériologique qu'un agent viral ou à rickettsies, parce que les infections causées par ce dernier type d'agent peuvent être traitées facilement au moyen d'antibiotiques et que les virus sont plus difficiles à cultiver que les bactéries et souvent ne vivent pas longtemps à l'extérieur d'un organisme hôte, ce qui les rend plus difficiles à disséminer de façon efficace. Certaines toxines ont l'avantage d'être plus stables et d'être à la fois relativement simples à produire et extrêmement toxiques. Les spores de Bacillus anthracis sont «intéressantes», notamment parce qu'elles résistent plutôt bien à des conditions climatiques défavorables. En effet, elles ont survécu pendant des dizaines d'années sur l'île de Gruinard, en Écosse, après des expériences sur des armes biologiques pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Les spécialistes ne s'entendent pas tous pour dire que les terroristes sont plus susceptibles de préférer les agents chimiques aux agents biologiques : certains insistent sur le fait que les agents chimiques sont moins chers et plus faciles à produire et à utiliser, tandis que d'autres estiment que les agents biologiques peuvent être obtenus plus facilement et entraîner des pertes plus élevées. Certes, les armes chimiques semblent être plus «contrôlables», présenter moins de danger pour les utilisateurs et être moins susceptibles de causer des dommages involontaires, ce qui permet de mieux circonscrire les attaques. En outre, il est plus facile d'obtenir des agents chimiques sur le marché ou de les voler dans les stocks militaires ou civils. Si les avantages respectifs des agents chimiques et biologiques ne sont pas toujours évidents, les armes chimiques et biologiques présentent des avantages manifestes sur les armes nucléaires en ce qui concerne la précision du ciblage et la facilité avec laquelle elles peuvent être produites ou acquises.

Moyens d'acquisition

En plus de fabriquer eux-mêmes des agents chimiques et biologiques, les groupes terroristes peuvent, dans certains cas, en acquérir en les achetant directement de fournisseurs légitimes, en les volant dans des centres de recherche ou des installations militaires (car ces agents seraient moins bien protégés que les produits nucléaires), ou en les obtenant d'États étrangers qui les commanditent. Beaucoup de matières dangereuses qui peuvent être directement utilisées comme armes chimiques ou biologiques sont couramment disponibles dans le commerce, parfois moyennant des restrictions minimales. Souvent les agents biologiques sont produits naturellement dans l'environnement. Des spécimens peuvent également être obtenus par la poste auprès de l'American Type Culture Collection au Maryland, ou d'autres collections semblables ailleurs dans le monde. Par exemple, des échantillons de spores de Bacillus anthracis peuvent être achetées pour environ 35 $, selon un auteur qui se plaint également que «la marijuana est réglementée plus sévèrement aux États-Unis que l'accès à la plupart des cultures biologiques mortelles et que leur distribution» (Douglass et Livingstone, 1987, p. 24).

Certains États qui parrainent des groupes terroristes se sont dotés de programmes actifs dans le secteur de la guerre chimique et biologique, et de nombreux analystes estiment que des terroristes pourraient obtenir de telles armes directement auprès d'eux. Toutefois, d'autres analystes prétendent que les États commanditaires ne fourniraient probablement pas de telles armes à ces groupes par crainte de représailles et que donc le parrainage de groupes terroristes par des pays pourrait en quelque sorte mettre un frein à l'utilisation d'agents chimiques et biologiques. Les vols dans d'importantes réserves d'armes chimiques dans le monde entier constituent cependant un tout autre problème. Selon une source, «le gouvernement américain a reconnu qu'il lui manque actuellement une petite quantité de son stock de VX» (Livingstone, 1982, p. 111).

L'attentat au Japon a surpris certains spécialistes, car les terroristes se sont donnés la peine de produire eux-mêmes un agent neuroplégique relativement complexe, plutôt que d'utiliser des produits chimiques un peu moins toxiques, mais potentiellement mortels, disponibles sur le marché. Cette décision est sans doute liée à la fascination de la secte Aoum Shinrikyo pour les sciences et l'importance extrême qu'elle accorde à l'autosuffisance. Il ne faut cependant pas oublier que d'autres groupes pourraient recourir à des méthodes plus simples et moins laborieuses pour acquérir des agents chimiques ou biologiques qui auraient le même impact dévastateur sur les populations cibles.

Moyens de dissémination

Il est généralement plus facile pour les terroristes de produire des agents chimiques et biologiques que de les disséminer efficacement. Ces agents peuvent être utilisés contre des cibles de fort nombreuses façons, mais les plus probables demeurent la contamination des denrées alimentaires ou des liquides et l'utilisation de la vapeur ou d'aérosols dans une zone relativement fermée. Certains auteurs estiment également possible que de tels attentats soient perpétrés sur une grande surface au moyen de générateurs d'aérosol. Toutefois le scénario populaire consistant à contaminer l'approvisionnement en eau d'une importante agglomération semble moins plausible, étant donné les grandes quantités d'agents nécessaires et les divers mécanismes de filtration et de purification déjà en place. Ainsi, il faudrait au moins 14 milliards de doses mortelles ou 600 tonnes métriques de fluoroacétates chimiques pour contaminer efficacement l'eau potable d'un réservoir type de 4 milliards de gallons. Par contre, la réserve d'eau d'une installation secrète pourrait être vulnérable tout comme les systèmes de climatisation d'assez grands immeubles publics ou de réseaux de tunnels comme les métros. De même, les stades à coupole ont été qualifiés de cible «idéale» pour un attentat terroriste au moyen d'armes chimiques ou biologiques faisant des centaines de milliers de victimes.

Plusieurs spécialistes ont signalé que, si les auteurs de l'attentat de Tokyo avaient utilisé un moyen de dissémination plus efficace, comme un aérosol, ou exécuté leur plan dans des conditions climatiques différentes, par exemple pendant un chaud après-midi favorisant une évaporation plus rapide, le nombre de morts aurait été beaucoup plus élevé.

Attentats ou menaces antérieurs

Il importe de faire la distinction entre les menaces et l'utilisation proprement dite d'agents chimiques ou biologiques ainsi qu'entre leur emploi à des fins de destruction massive et dans le cadre d'opérations de moindre envergure. Il est vrai qu'avant l'attentat de Tokyo, aucun acte de destruction massive au moyen d'agents chimiques ou biologiques contre des civils n'avait été signalé, sauf peut-être la contamination à la salmonella typhi des aliments dans un restaurant de l'Oregon qui a causé l'empoisonnement de 750 personnes, mais aucun mort. Toutefois, il a déjà été signalé que des terroristes avaient menacé de recourir à des armes chimiques et biologiques dans le cadre d'attentats visant une destruction massive, avaient tenté, soit avec succès soit en vain, de se procurer de tels agents à des fins diverses et avaient réussi à utiliser de telles armes dans quelques rares cas (contamination de produits et assassinats).

Parmi les incidents les plus graves mentionnons une tentative du Weather Underground, dans les années 70, en vue d'obtenir des agents biologiques des installations de l'armée américaine à Fort Detrick, dans le Maryland; la découverte, dans les années 80, d'un refuge de la Fraction Armée rouge à Paris, où étaient entreposées des quantités de toxine botulique; l'affaire survenue en Oregon, dont il a déjà été question, et à laquelle était mêlée la secte Rajneesh; plusieurs assassinats ou tentatives d'assassinat au moyen de parapluies dont les bouts avaient été enduits de ricin; les menaces proférées par l'Alphabet Bomber qui prétendait vouloir tuer le président américain au moyen de gaz neuroplégiques; la découverte, en 1980, d'un refuge de la FAR en Allemagne, dans lequel se trouvaient plusieurs centaines de kilogrammes de composés organophosphorés; le vol en 1975 d'une grande quantité de gaz moutarde dans un entrepôt de munitions américain en Allemagne de l'Ouest, puis les menaces de la bande à Baader-Meinhof, qui prétendait avoir l'intention de les utiliser à Stuttgart et peut-être dans d'autres villes; la contamination au mercure liquide d'agrumes d'Israël exportées en Europe, dans les années 70, qui a causé de graves pertes économiques à Israël; et des menaces similaires de contamination de produits sud-africains, qui ont entraîné leur retrait du marché.

Aucun acte de terrorisme majeur visant à causer des pertes massives au moyen d'agents chimiques ou biologiques n'a été commis au Canada, mais certains ont menacé de contaminer les réserves d'eau dans diverses régions et d'autres ont prétendu avoir contaminé des produits qui ont alors dû être retirés du marché, causant des pertes financières considérables. En janvier 1992, par exemple, un groupe portant le nom de Milice des droits de l'animal a soutenu avoir injecté un nettoyant pour les fours dans des tablettes Cold Buster à Edmonton et Calgary, pour protester contre les prétendues expériences effectuées sur des animaux par le concepteur du produit. Bien que seule une solution saline non toxique ait été détectée dans ces friandises, le distributeur a immédiatement rappelé des dizaines de milliers de tablettes de quelque 250 points de vente en Colombie-Britannique, en Alberta, en Saskatchewan et au Manitoba, et le fabricant a interrompu la production, ce qui a entraîné la mise à pied temporaire de 22 employés. Dans la région de Vancouver en décembre 1994, des milliers de dindes de Noël congelées ont dû soit être retirées de la vente, soit être retournées par les consommateurs à cause de la Milice des droits de l'animal.

Motifs de la non-utilisation des armes chimiques et biologiques

Bien que ces cas prouvent amplement que l'acquisition d'armes chimiques et biologiques intéresse les terroristes et que de telles armes ont déjà été utilisées à quelques reprises, certains peuvent trouver surprenant, étant donné les facteurs déjà mentionnés, qu'elles n'aient servi que rarement (et qu'il n'y ait eu, jusqu'à récemment, aucune attaque du genre visant une destruction massive). Plusieurs auteurs ont avancé certaines hypothèses sur les raisons de ce phénomène. Parmi les plus plausibles, citons les craintes engendrées par le caractère apparemment incontrôlable des agents, y compris les risques pour l'utilisateur; les conséquences imprévisibles de leur emploi (fonctionneront-ils ou fonctionneront-ils peut-être trop bien?); les conséquences politiques d'un tel geste, étant donné que les utilisateurs risquent de s'aliéner leurs partisans ou leurs éventuels sympathisants pour des raisons morales; les craintes de représailles sans précédent de la part d'un gouvernement; l'utilité douteuse de tels attentats aveugles causant de lourdes pertes afin de servir les objectifs d'un groupe; l'absence de précédents (jusqu'à récemment); et une hésitation générale à expérimenter des armes inconnues.

Tendances actuelles et risques d'utilisation éventuelle

Malgré une utilisation relativement peu fréquente jusqu'ici, des agents chimiques et biologiques, et avant même l'attentat de Tokyo, de nombreux auteurs croyaient que les risques d'utilisation d'agents chimiques et biologiques par des terroristes étaient élevés et augmentaient en raison de certaines tendances, dont des mesures de sécurité accrues contre les attentats terroristes traditionnels; l'indifférence du public à ce type d'attentat, obligeant les groupes à commettre des actes toujours plus spectaculaires pour attirer l'attention; une augmentation récente des attentats commis un peu plus au hasard et causant de lourdes pertes; l'intensification du terrorisme parrainé par des États ainsi que la prolifération des armes et des matières chimiques et biologiques à l'échelle mondiale; une augmentation de la violence interethnique et à caractère religieux ainsi que des inhibitions moins nombreuses sur le plan des sentiments humanitaires; et l'accessibilité de l'expertise en matériel et en armement de l'ex-Union soviétique et de ses alliés (y compris l'augmentation du crime organisé dans ces pays). Malgré certaines divergences d'opinion quant aux possibilités d'attentats au moyen d'armes chimiques et biologiques en vue d'une destruction massive, la plupart des auteurs conviennent que ces armes risquent davantage d'être utilisées que les armes nucléaires, qu'en raison de l'ampleur des répercussions possibles, cette menace doit être prise au sérieux et des mécanismes doivent être mis en place pour y faire face; et enfin, que le premier événement du genre engendrerait probablement d'autres attentats similaires, augmentant ainsi la probabilité que ces agents soient utilisés ultérieurement.

De fait, l'attentat de mars 1995 à Tokyo a provoqué une vague d'attaques apparemment similaires, certaines faisant des centaines de victimes, particulièrement dans la région de Yokohama (la police a attribué d'autres tentatives ratées à la secte Aoum Shinrikyo). Jusqu'à maintenant, de tels attentats ne semblent pas s'être produits ailleurs qu'au Japon.

Bien que l'attentat dans le métro de Tokyo constitue sans aucun doute un exemple sordide de ce qu'un groupe terroriste peut accomplir, les répercussions qu'il aura sur l'utilisation éventuelle d'agents chimiques et biologiques par des terroristes sont quelque peu incertaines. D'une part, malgré les efforts considérables déployés sur une longue période par la secte Aoum Shinrikyo (au moyen de ressources dont la majorité des autres groupes ne disposent pas), les résultats concrets ont dû être un peu décevants pour les membres du groupe. Le premier attentat à Tokyo, qui a certes provoqué le chaos et une appréhension généralisée, a fait relativement peu de victimes parmi la population civile. Des tentatives antérieures d'assassinats auraient également connues un succès mitigé. Les opérations de terrorisme visant une destruction massive qui ont été exécutées par la suite au moyen de gaz cyanhydrique dans le métro de Tokyo ont été un échec total. Au lieu de détourner l'attention des autres activités de la secte ou d'inciter le gouvernement japonais à cesser son enquête sur ce groupe (deux motifs possibles qui avaient été avancés pour le premier attentat imputé à cette secte), l'attentat de Tokyo a incité le gouvernement à prendre des mesures de répression massive sans précédent contre les activités de la secte, mesures auxquelles tout groupe terroriste ayant recours à des agents chimiques ou biologiques contre des civils aurait à faire face, selon beaucoup d'analystes.

D'autre part, il est vrai qu'un important précédent a été créé. Un grand spécialiste du terrorisme, Brian Jenkins, a affirmé que «cet attentat a fait disparaître un tabou et a des répercussions sur le plan psychologique. D'autres se demanderont s'ils ne devraient pas adopter pareilles tactiques. Il est maintenant plus probable qu'au moins certains d'entre eux décident de le faire.» Comme l'attentat a réussi à causer d'énormes perturbations moyennant un effort relativement modeste (pour ce qui est de l'attentat du 20 mars proprement dit), certains groupes terroristes pourraient vouloir suivre la voie tracée par la secte Aoum Shinrikyo. Mais étant donné que cet attentat et les tentatives ultérieures ont échoué, d'autres groupes terroristes pourraient avoir tiré une sage leçon des erreurs de la secte et pourraient ensuite la mettre à profit pour commettre des attentats similaires. Bien qu'ils attirent l'attention d'autres groupes terroristes sur l'option que représentent les armes chimiques et biologiques, les attentats aux armes chimiques commis au Japon ont aussi servi à sensibiliser les autorités au problème, augmentant les pressions exercées sur les gouvernements pour les inciter à chercher des mesures de défense et, plus particulièrement, à coopérer les uns avec les autres pour prévenir de telles atrocités ou en limiter les répercussions.

Mesures de défense contre le terrorisme chimique et biologique

Les mesures de défense contre des attentats terroristes aux armes chimiques et biologiques causent de nombreux problèmes pour maintes raisons, dont bon nombre ont déjà été mentionnées : l'absence de systèmes de détection anticipée des agents biologiques, les nombreux agents chimiques et biologiques potentiels (y compris certains qui sont inconnus de celui qui doit se défendre); le grand nombre et la variété de cibles possibles; le double usage de beaucoup de ces agents et de l'équipement utilisé pour les produire, rendant plus difficile l'adoption de règlements plus sévères; la grande disponibilité de telles matières; la facilité avec laquelle elles peuvent être dissimulées; et l'efficacité limitée du matériel de protection comme les masques à gaz. Une série de mesures ont néanmoins été proposées pour tenter de dissuader les groupes de commettre de tels attentats ou du moins pour en atténuer les répercussions : la mise au point de meilleurs détecteurs d'agents biologiques; les efforts accrus et mieux coordonnés dans le secteur de la collecte de renseignements; le renforcement des règlements sur l'acquisition et l'utilisation d'agents chimiques et biologiques ainsi que du matériel nécessaire pour leur production; une meilleure formation des agents de police locaux et des représentants des organismes de l'application de la loi; la sensibilisation du public à ce problème; la recherche sur les vaccins, les antidotes, les antibiotiques, etc., leur fabrication et la constitution de stocks; l'installation de systèmes de filtration dans les grands immeubles publics; le refus de l'accès aux installations sensibles; la conception d'équipement de protection plus facile à utiliser et sa plus grande disponibilité; et enfin une meilleure planification d'urgence, notamment la création de groupes de travail semblables à la American Nuclear Emergency Search Team.

Citant des exemples du caractère inadéquat des mesures de protection contre les attentats terroristes au moyen d'armes chimiques et biologiques, un auteur mentionne qu'il n'existe qu'un seul fabricant de vaccins contre les spores de Bacillus anthracis aux États-Unis. En ce qui concerne l'identification des agents inconnus, certains ont signalé qu'en 1976, il avait fallu au moins sept mois à toutes les ressources du gouvernement américain pour isoler la légionellose après qu'elle eut été découverte. Les problèmes qu'a connus Israël pendant la guerre du Golfe illustrent bien les difficultés que présente la protection passive de vastes populations contre les attaques au moyen d'armes chimiques et biologiques.

Un Groupe spécial d'évaluation de la menace (GSEM) a été créé au Canada, en 1976. Ce comité interministériel est chargé d'évaluer les menaces et les attentats terroristes nucléaires, chimiques ou biologiques, de les prévenir, de les contenir ou de prêter assistance de quelque façon que ce soit dans de tels cas. Présidé par un représentant de Santé Canada, ce comité regroupe des professionnels de la santé et des scientifiques dont la tâche consiste à évaluer la crédibilité, la plausibilité, l'ampleur et les conséquences possibles ou probables de la menace ainsi qu'à déterminer les ressources médicales et matérielles nécessaires pour y faire face. De plus, les Forces canadiennes comptent une Équipe d'intervention en cas d'urgence nucléaire, biologique et chimique (NBC) qui est attachée à l'École de guerre nucléaire, biologique et chimique à la BFC Borden, en Ontario. Cette équipe peut donner des conseils et apporter une aide technique sur place en isolant, maîtrisant et évaluant les risques, en donnant les premiers soins et en évacuant les victimes, en recueillant des échantillons et en les emballant en vue d'analyses ultérieures, et en supervisant la décontamination ou les opérations de nettoyage. Cette équipe a fait plusieurs exercices et séances d'entraînement avec la GRC et d'autres organismes, et serait mise en état d'alerte à la demande du Solliciteur général du Canada.

Autrefois, la menace que présentent les armes chimiques et biologiques attirait moins l'attention que la menace nucléaire, même s'il est possible de soutenir que cette dernière est moins grave. Récemment, plusieurs initiatives ont été prises pour améliorer la capacité d'intervention du gouvernement contre le terrorisme chimique et biologique, dont la création d'un groupe de travail interministériel sur les armes nucléaires, biologiques et chimiques aux États-Unis et les travaux de recherche ainsi que les opérations mixtes coordonnées à l'échelle internationale. Ces activités n'ont pas fait l'objet de beaucoup de publicité, pour des raisons évidentes de sécurité, mais ce que nous savons laisse supposer qu'il reste encore beaucoup à faire, tant au niveau national qu'international, pour faire face à cette menace dont la gravité semble augmenter.


¹ L'attentat au sarin qui a été perpétré l'été dernier, à Matsumoto, au Japon, et qui a finalement été attribué à la secte religieuse responsable de l'atrocité commise à Tokyo, était de beaucoup moindre envergure (même s'il a fait plusieurs morts et des centaines de blessés) et aurait visé des personnes en particulier.

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² Nous ignorons si ces estimés tiennent compte des frais à débourser pour acquérir l'équipement et le matériel sur le marché noir, par opposition au marché libre.


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