Commentaire N° 9 est archivée.
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Professeur R.D'A. Henderson
Mars 1991
Non classifié
Précis : La marge de manoeuvre dont dispose le président de Klerk est bien mince. Le succès ou l'échec des négociations sur la réforme du système politique sud-africain est en effet étroitement lié au problème de la sécurité publique. Dans ce troisième et dernier article sur l'Afrique du Sud, l'auteur estime que de Klerk n'a que deux moyens d'éviter que le pays sombre dans la violence endémique et la guerre civile. Mars 1991. Auteur : M. R. Henderson.
Note du rédacteur : Ce numéro de « Commentaire » est consacré au dernier d'une série de trois articles sur la situation en Afrique du Sud rédigés par le professeur R.D'A. Henderson, spécialiste de l'analyse stratégique à la Direction de l'analyse et de la production (EAP) du SCRS.
Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.
L'escalade de la violence politique et criminelle laisse une bien mince marge de manoeuvre au président de Klerk, car le succès ou l'échec des négociations sur la réforme du système politique sud-africain est étroitement lié au problème de la sécurité publique. Il peut soit continuer à compter uniquement sur les forces de sécurité de l'État, soit accepter de former une « force de sécurité mixte » dont feraient partie les forces gouvernementales et des unités des diverses organisations paramilitaires non gouvernementales. Quelle que soit sa décision, il doit maintenir sont autorité sur assez de forces blanches et noires pour pouvoir réprimer la violence à caractère politique, sinon le pays sombrera dans une violence endémique, voire une guerre civile.
Faisant un bilan de ses 10 premiers mois à la tête de l'Afrique du Sud, le président F.W. de Klerk écrivait dans le Times of London du 9 juillet 1990 que son voeu le plus cher était d'apporter la justice et l'équité à l'Afrique du Sud par des moyens pacifiques et que le danger le plus grave que courait le pays c'était que le radicalisme et les luttes échappent à tout contrôle. Pour contrer ce danger, son gouvernement devait « maintenir l'ordre public avec fermeté et impartialité ».
Après son discours mémorable de février 1990 au cours duquel il a annoncé la légalisation des organisations politiques extra-parlementaires et lancé un appel en faveur de la « normalisation » politique, les médias sud-africains n'ont pas manqué d'y voir — et ils l'ont répété à maintes reprises — l'amorce d'un toenadering, rapprochement en afrikaans, entre le gouvernement de Klerk et le Congrès national africain (ANC), et plus précisément son vice-président, Nelson Mandela. Cependant, l'escalade de la violence, notamment au Natal, l'apparente incapacité de la police sud-africaine (SAP) à l'endiguer, et les accusations de plus en plus fréquentes de l'opposition, selon qui des éléments des forces de sécurité gouvernementales recourent à l'agitation clandestine, ont eu tôt fait d'éteindre la lueur d'espoir qu'avaient eue les Sud-Africains de voir instaurer un ordre politique « nouveau et stable ».
Les critiques de plus en plus nombreuses que la violence des affrontements a suscitées à l'intérieur comme à l'extérieur du pays n'ont pas laissé d'autre choix au gouvernement de Klerk que d'utiliser la force pour réprimer la violence et l'agitation là où elles étaient le plus grave. Le 2 avril, de Klerk a annoncé au Parlement un ensemble de mesures destinées à restaurer l'ordre, dont « l'envoi — déjà effectué à cette date — de renforts par les forces armées [sud-africaines] dans les zones [d'agitation noire] ». Grâce à l'appui des compagnies d'infanterie des SADF, les brigades d'intervention de la SAP ont réussi à mater les affrontements les plus violents entre factions adverses dans les régions centrales du Natal. Les SADF ont dû être appelées de nouveau à la rescousse en août lorsque des troubles ont éclaté entre les travailleurs migrants des centres d'hébergement et les résidents des townships noirs du Rand autour de Johannesburg.
Le 8 juin, déclarant que les pouvoirs extraordinaires étaient devenus inutiles, sauf au Natal, le gouvernement de Klerk a levé l'état d'urgence — en vigueur depuis 1986 — qui donnait aux forces de sécurité gouvernementales des pouvoirs quasi illimités dans la lutte contre la violence et les activités dirigées contre l'État. Le 16 octobre, la décision a été étendue au Natal. Le gouvernement a toutefois maintenu tout un éventail de lois sur la sécurité, dont la Loi sur la sécurité intérieure. Rien n'excusera ce que les forces de sécurité gouvernementale ont fait lorsque l'état d'urgence était en vigueur et d'ailleurs, l'article 29 de la Loi les autorise toujours à incarcérer des suspects sans procès. Qui plus est, le ministre de l'Ordre public, Adriaan Vlok, déclaré que « le gouvernement a encore besoin de l'article 29 » et [qu']il demeurera en vigueur jusqu'à ce que l'Afrique du Sud ait adopté une nouvelle Constitution.
Toutes ces mesures s'inscrivent dans le cadre de l'interprétation réformiste du principe de « l'ordre public » de De Klerk, à savoir garantir la sécurité matérielle des Blancs pendant la période de négociation sur l'avenir politique du pays [« Commentaire » no. 5, août 1990]. Mais avant d'en arriver là, il doit d'abord normaliser le processus politique sans accroître la violence qu'a provoquée l'espoir d'un avenir politique et économique meilleur. Toutes les parties en présence reconnaissent maintenant que la négociation d'un nouveau système politique ne sera possible que lorsque la violence aura été endiguée et que tous les groupes « bénéficiant d'un appui populaire établi » (selon l'ANC) auront été invités à participer au processus.
Face à l'agitation et à l'augmentation de la criminalité de Klerk saura-t-il enrayer la violence en utilisant judicieusement les « instruments du pouvoir » dont il dispose — forces de sécurité gouvernementales et forces paramilitaires non-gouvernementales à l'intérieur du pays ou réfugiés à l'étranger? Sera-t-il alors en mesure d'assurer la sécurité matérielle de tous les Sud-Africains, ou son incapacité à contrôler ces divers instruments provoquera-t-elle une nouvelle flambée de violence entre factions en Afrique du Sud même et une recrudescence de la violence extrémiste à l'intérieur comme à l'extérieur de ses frontières?
| PRINCIPALES FORCES EN PRÉSENCE | |
|---|---|
| CNA | Congrès national africain, organisme multi-racial dirigé par Nelson Mandela, vice-président, et un comité exécutif national (NEC). |
| AWB | Mouvement de résistance afrikaner [Afrikaner Weerstandsbeweging], organisation extrémiste et militante composée de Blancs et dirigée par Eugene TerreBlanche. Sa branche militaire, Aquila, est devenu le Wenkommando [Commando de la Victoire]. |
| AZAPO | Organisation du peuple azanien, groupe extrémiste noir dirigé par Nefolohodwe. N'a pas de branche militaire et ses partisans ne se recrutent que dans les townships. |
| BCMA | Mouvement azanien de conscientisation des Noirs. À une petite branche militaire, l'« Armée de libération nationale de l'Azanie ». |
| HNP | Herstigte Nasionale Party, dirigé par Jaap Marais et composé d'extrémistes blancs. |
| IFP | Parti de la liberté Inkatha, composé en majorité de Zoulous et dirigé par le chef Mangosuthu Buthelezi. Ce dernier est également chef ministre du homeland partiellement autonome du KwaZulu et ministre de la Police du KwaZulu (PK) et contrôle le paramilitaire "Inkatha Youth Brigade" dirigé par Themba Khoza. |
| MK | Umkhonto we Sizwe (Fer de lance de la nation), branche militaire de l'ANC. Elle est dirigée par Joe Modise et Chris Hani, respectivement commandant et chef d'état-major de MK. |
| NIS | Service du renseignement national, organisme civil dirigé par Lukas Niels Barnard et relevant du Bureau du président de l'État. |
| Parti Boerestaat | Groupe extrémiste et militant afrikaner. A une branche militaire, la Boere Weerstandsbeweging [Armée de résistance boer - boer signifie, en afrikaans, afrikaner ou nation]. |
| PAC | Congrès panafricain, organisation extrémiste noire dirigée depuis peu par Malmli Makwethu, qui en est devenu le leader intérimaire. A une petite branche militaire, l'Armée de libération du peuple azanien (Azapla). |
| PN | Parti national, au pouvoir, dirigé par F.W. de Klerk, président de l'État sud-africain. |
| PC | Parti conservateur, composé de Blancs et dirigé par le Dr. Andries Treurnicht. |
| PD | Parti démocratique, composé en majorité de Blancs libéraux. |
| SACP | Parti communiste sud-africain, dirigé par un secrétaire-général, Joe Slovo, qui est également membre du Comité exécutif national de l'ANC |
| SADF | Forces armées sud-africaines; elles relèvent du ministre de la Défense, le général Magnus Malan. La Direction générale du renseignement militaire (DMI) dirigeait clandestinement le Bureau de la coopération civile (CCB) [maintenant disparu dit-on]. Ce dernier ciblait les opposants au régime. |
| SAP | Police sud-africaine; elle relève du ministre de l'Ordre public, Adriaan Vlok. La Direction de la sécurité (« police spéciale ») de la SAP et la Division des enquêtes criminelles (CID) ont été fusionnées pour former le Service des enquêtes relatives à la lutte contre le crime (CCI). |
| SSC | Conseil de sécurité de l'État, important organe gouvernemental d'établissement de la politique en matière de sécurité sous l'ancien président, P.W. Botha. De Klerk l'a ramené à son rôle premier d'organe consultatif. |
| TBVC | Homelands dits « indépendants » : le Transkei (Xhosas), le Bophuthatswana (Tswanas), le Venda (Vendas) et le Ciskei (Xhosas). |
| TDF | Force de défense du transkei, dirigée par le chef du Transkei, le général Bantu Holomisa, par ailleurs partisan de l'ANC. |
La politique d'ouverture du gouvernement a suscité beaucoup d'espoirs et de craintes, mais elle n'a pas permis, loin s'en faut, d'enrayer la violence, qu'il s'agisse de la violence sociale due aux politiques débilitantes de l'apartheid ou de la violence politique [« Commentaire » no. 7, décembre 1990]. Une amélioration marquée des conditions socio-économiques entraînera à la longue une réduction de la violence sociale, mais pour vaincre la violence politique, le gouvernement de Klerk devra presque certainement user davantage de ses pouvoirs.
De Klerk : « ce qui pourrait arriver de pire, c'est que le radicalisme et l'escalade de la violence échappent à tout contrôle . »
Selon l'Institut sud-africain des relations raciales, la violence politique a fait près de 9 000 morts entre le début des troubles, en septembre 1984, et la fin octobre 1990, dont plus du tiers en 1990 seulement. En 1984, la plupart des victimes tombaient sous les coups des forces de sécurité gouvernementales. Aujourd'hui, elles sont le fait des luttes de factions qui secouent les communautés noires et opposent surtout les partisans de l'ANC et ceux des organisations politiques noires actuellement exclues des « négociations sur la négociation » entre le gouvernement de Klerk et le Comité exécutif national de l'ANC. C'est ce qui explique que les habitants des townships, les jeunes d'âge scolaire, les travailleurs migrants, les squatters et les habitants des régions rurales aient graduellement été entraînés dans l'engrenage de la violence.
Malgré la levée de l'état d'urgence, le gouvernement de Klerk jouit toujours de vastes pouvoirs en matière d'arrestation et de détention de suspects en vertu des nombreuses lois sur la sécurité encore en vigueur. Le maintien de ces lois constitue toujours un obstacle majeur entre le gouvernement et l'ANC, les autorités n'ayant jusqu'à maintenant consenti qu'à les examiner. À la suite de sa conférence consultative de décembre 1990, le Comité exécutif national de l'ANC a adressé un ultimatum au gouvernement : ou bien il prend des mesures décisives dans quatre domaines bien précis, entre autres en abrogeant toutes les lois sur la sécurité avant le 30 avril 1991, ou bien l'organisation rompt les pourparlers et se réserve le droit de reprendre « la lutte armée », même si un tel geste demeure largement symbolique. Les autres exigences concernent le rapatriement de quelque 20 000 « exilés », la libération de tous les prisonniers politiques et l'intervention des forces gouvernementales pour mettre fin aux luttes fratricides dans les townships et les régions rurales.
De Klerk a réagi vigoureusement à l'ultimatum de l'ANC. Dans un discours télévisé à la nation, il a déclaré que « le maintien de l'ordre public n'était pas négociable ... que l'obligation première d'un gouvernement responsable était de protéger la vie et les biens de tous les citoyens, [que son gouvernement était] déterminé à prendre toutes les mesures nécessaires pour maintenir l'ordre public dans toute la communauté [sud-africaine]... [et qu'il] n'hésiterait pas à utiliser toutes les ressources à sa disposition pour maintenir la stabilité [politique du pays] ».
Puis, il a énuméré une longue liste d'exemples de comportements « inacceptables » parmi lesquels figuraient la violence, quels qu'en soient les motifs, l'intimidation, l'incitation à la haine raciale, le refus de payer les services essentiels, toute action de masse destinée à obtenir des concessions politiques par la force et l'augmentation de la criminalité. Enfin, il a promis deux choses pour 1991 : accroître l'action policière « impartiale » pour prévenir « le crime, les désordres, l'agitation et l'intimidation » et « stabiliser les administrations locales » pour qu'elles puissent assurer les services essentiels à « toutes les communautés noires ».
Les groupes d'opposition antiapartheid ont déclaré à maintes reprises que des « éléments » de la SAP, des SADF et de l'appareil sud-africain du renseignement — surnommé la « sinistre troisième force » — ne sont pas impartiaux et qu'ils entretiennent la violence en jouant les boutefeux. Malgré tout, de Klerk a continué d'affirmer que la loyauté des forces de sécurité gouvernementales est essentielle au maintien de la stabilité politique du pays, tout en concédant qu'elles devaient être impartiales. En novembre, il avait réaffirmé dans un discours devant le Southern Cross Fund, que le bien-être de l'Afrique du Sud était inextricablement lié au « maintien de l'ordre public et de la stabilité [politique] ». « À une époque où les choses évoluent rapidement, a-t-il déclaré, les forces de sécurité se doivent d'être impartiales pour protéger les Sud-Africains et leurs bien avec professionnalisme et veiller à ce que les principes de la démocratie soient respectés ».
De Klerk n'a pas changé d'avis à ce sujet, mais il a apporté d'importants changements à la structure de l'appareil de sécurité sud-africain. Depuis son élection au poste de président en 1989, il a discrètement retiré à l'influent Conseil de sécurité de l'État (SSC) — dominé par des « sécuritocrates » choisis parmi les membres de l'appareil de sécurité — ses pouvoirs décisionnels au profit de son administration « civile ». Il a tout d'abord fait en sorte que le Service du renseignement national (NIS), un organisme civil, relève directement du bureau du président, donc de son autorité. Puis, il a ramené le SSC à son rôle premier, celui d'un organe consultatif relevant du comité du Cabinet chargé de la sécurité dont il est le président. Enfin, il a dissolu l'appareil de sécurité national du SSC ainsi que son réseau de comités régionaux.
En ce qui concerne la police sud-africaine, il aurait donné ordre à 500 des chefs de la SAP réunis pour l'occasion de concentrer leurs efforts sur la lutte à la criminalité plutôt que sur la répression de l'activisme politique — domaine dont s'occupait surtout la Direction de la sécurité — comme ils l'avaient fait jusque-là. Comme l'effectif de la SAP n'était que de 65 000 hommes (dont environ 60 % de Noirs parmi lesquels il y a cependant peu d'officiers) et comme les changements politiques et les attaques contre les postes de police dans les townships faisaient augmenter le nombre des démissions, le gouvernement a compris que la SAP se devait d'intensifier sa lutte contre le crime et de se montrer plus impartiale dans l'application de la loi pour améliorer à la fois le moral de ses troupes et son image publique. Il a donc approuvé au milieu de 1990 d'importantes hausses de salaire ainsi qu'une vaste campagne de recrutement qui s'adresse principalement à la population noire et dont l'objectif a été fixé à 10 000 nouveaux agents (soit une augmentation de 15 % de l'effectif). Il a cependant annoncé par la même occasion l'adoption d'une nouvelle politique ministérielle qui interdit aux membres et aux recrues de la SAP d'appartenir à « quelque parti, mouvement ou organisation politique que ce soit ». Cette politique ne pourra cependant pas être appliquée tant que le Parlement n'aura pas modifié la Loi sur la police.
Le ministre de l'Ordre public, Adriaan Vlok, a promis de faire adopter ce changement au cours de la session parlementaire de 1991. Il a en outre récemment annoncé que la Direction de la sécurité (la « police spéciale ») de la SAP, forte de quelque 4 000 membres, et la Division des enquêtes criminelles (CID), qui compte 8 000 employés, fusionneront le 1er avril et formeront le Service des enquêtes relatives à la lutte contre le crime (CCI). Selon Vlok, « le réseau du renseignement criminel [de la SAP] devait être étendu d'urgence et la Direction de la sécurité constituait une importante source de connaissances et de ressources humaines » [SAPA, 28 février 1991]. La critique s'est aussitôt écriée que cette fusion ne constituait qu'une vaste opération de relations publiques destinée à atténuer l'image de la police comme instrument de lutte contre la subversion.
Par ailleurs, les autorités ont paré au plus pressé en créant un certain nombre de brigades auxiliaires formées de Noirs. Les brigades d'intervention de la SAP comprennent des Kitskonstabels (agents spéciaux) noirs qui, après avoir reçu un entraînement sommaire, sont chargés de patrouiller dans les townships. Toutefois, comme un certain nombre de résidents des townships sont tombés sous les balles de ces « agents instantanés », la population a réclamé leur remplacement par des corps de police municipaux bien entraînés qui ne relèveraient pas de la SAP. Les brigades comptent en outre un nombre non divulgué d'Askaris (anciens guérilleros de l'ANC « retournés ») et au moins 250 anciens membres de la Koevoet namibienne (police paramilitaire spécialisée dans la contre-insurrection qui traquait auparavant les insurgés de la SWAPO) qui sont chargés de localiser et d'identifier les agents que le bras armé de l'ANC, Umkhonto we Sizwe (Fer de lance de la nation - MK), infiltre en Afrique du Sud, ainsi que les membres des branches militaires des autres organisations politiques.
De Klerk a donné ordre à la police de concentrer ses efforts sur la prévention du crime plutôt que sur la répression de l'activisme politique. Les forces armées assureront la sécurité des frontières et aideront la police dans les « zones d'agitation ».
En mettant un terme, en 1989, aux incursions des SADF en Angola et en Namibie, où elles faisaient la chasse aux guérilleros et menaient des opérations semi-conventionnelles, de Klerk a indiqué que l'Afrique du Sud ne « se sentait plus très menacée par les éléments réfugiés outre-frontières ». Le budget de la défense a donc été fortement réduit, diverses unités ont été démantelées et divers projets abandonnés, et la période de service obligatoire des Blancs au sein de la milice civile, la Citizen Force, a été ramenée de deux à un an. Selon le chef de l'armée sud-africaine, cette dernière a désormais repris le rôle premier, traditionnel de toute armée, à savoir protéger les intérêts de l'État contre toute agression de l'extérieur, mais elle doit aussi demeurer en mesure de mener des opérations contre la guérilla, puisque « la guerre révolutionnaire n'est pas encore finie », et de prendre graduellement la relève des brigades de la SAP déployées le long des frontières pour empêcher les infiltrations. La situation demeure cependant compliquée du fait que l'armée doit encore venir en aide à la SAP dans les townships noirs et les régions centrales du Natal.
Même si l'effectif des SADF « n'est pas tout à fait complet », le sous-ministre de la Défense, Wynand Breytenbach, a déclaré qu'elles étaient en mesure de mettre fin à l'agitation actuelle « en séparant les factions en présence ». Voilà pourquoi le gouvernement sud-africain compte essentiellement sur les bataillons de Noirs — environ 40 % de l'effectif des SADF — pour enrayer la violence. Cette force d'environ 5 000 hommes (dont 25 % de réguliers) est organisée en bataillons et déployée dans le South Sotho, le Swazi, le Venda, le Shangaan, et le North Sotho. Il y a également des troupes zouloues, ainsi que le 32e bataillon - « Buffalo » - d'expression portugaise que les Sud-Africains ont recruté dans le sud de l'Angola lorsqu'ils s'y battaient. Ces bataillons sont surtout employés dans les régions rurales et le long des frontières, mais plusieurs d'entre eux ont été dépêchés au Natal et dans les townships du Rand pour y assurer une sécurité « impartiale » et, le cas échéant, servir de « légion étrangère noire », pour reprendre une expression utilisée dans une étude antérieure (Kenneth W. Grundy, Africain Affairs, janvier 1981].
Jusqu'à quand les diverses composantes blanches et noires des forces de sécurité gouvernementales continueront-elles à suivre fidèlement les consignes du gouvernement de Klerk malgré, notamment, l'évolution de leurs rôles, le « nouveau » climat politique et l'agitation sans cesse croissante? Difficile à dire. Ce qui est clair par contre, c'est que de Klerk a pris d'importantes mesures pour renforcer sont contrôle sur l'appareil de sécurité tout en conservant au sein de son Cabinet deux des principaux partisans de la ligne dure de l'époque de P.W. Botha, qui était dominée par les « sécuritocrates », soit le ministre de la Défense, le général Magnus Malan, et le ministre de l'Ordre public, Adriaan Vlok.
Malgré les appels insistants de l'opposition antiapartheid qui réclame la démission des deux ministres et les prononcés judiciaires selon lesquels les SADF, sous Malan, ont formé des « escadrons de la mort » - CCB - pour lutter contre les opposants au régime, de Klerk les a maintenus dans leurs postes pour deux raisons surtout. D'abord, leur présence dans son Cabinet a eu pour effet de convaincre ses partisans blancs que l'ordre public sera maintenu, puis elle a contribué à miner l'appui dont bénéfice les conservateurs et les organisations extrémistes de Blancs.
La violence qui fait actuellement rage continue de susciter des critiques sévères sur la volonté du gouvernement de Klerk et de ses forces de sécurité de mettre fin à l'agitation. Pour nombre d'opposants noirs, le gouvernement n'est pas allé assez loin sur la voie du démantèlement irréversible de l'apartheid en levant l'état d'urgence, tandis que pour les conservateurs et les extrémistes blancs, il a une fois de plus trahi sa promesse de protéger le peuple afrikaner.
Quant aux groupes antiapartheid, ils estiment que l'impuissance du gouvernement à mettre fin à la violence est la preuve qu'il poursuit « deux programmes ». Il favorise d'une part la négociation politique, mais d'autre part, il ne cherche pas à réprimer la violence qui fait actuellement rage et qui mine les efforts de l'ANC qui cherche à se doter d'une structure politique et à exercer des pressions sur le gouvernement en faveur d'autres réformes. Mandela a fait valoir que les autorités disposent de forces de sécurité efficaces qui pourraient être utilisées pour mettre fin à la violence. « Si le gouvernement avait voulu mater la violence, il l'aurait déjà fait. Il en a les moyens. Il dispose d'une police et d'une armée bien équipées. Pourquoi ne les utilise-t-il pas pour mettre fin à la violence? ».
Nelson Mandela : « Si le gouvernement avait voulu mater la violence, il l'aurait déjà fait. »
Au début du mois de décembre, le leader noir a en outre accusé les forces de sécurité gouvernementales, plus particulièrement la Direction générale du renseignement militaire des SADF et le Service du renseignement national, d'avoir provoqué une bonne partie des troubles dans les zones urbaines. Reprochant au gouvernement d'avoir cherché à créer des « groupes de vigilantes » en autorisant les conseillers des townships à former ce qu'ils appellent des « brigades de protection », en vertu de la Loi sur la protection civile, un certain nombre de dirigeants de l'ANC, dont le chef d'état-major de MK, Chris Hani, ont déclaré que le démantèlement de l'apartheid et la fin du règne de la minorité blanche ne seront irréversibles que lorsque les forces de l'opposition se seront assuré le contrôle des instruments du pouvoir, y compris des forces de sécurité.
D'autres groupes d'oppositions noirs tel le Congrès panafricain (PAC) et l'Organisation du peuple azanien (AZAPO) ont eux aussi dénoncé l'incapacité des forces de sécurité gouvernementales à mettre fin à la violence et ont jusqu'à maintenant refusé d'engager des pourparlers avec le gouvernement. Quant à l'association culturelle zouloue, Inkatha, elle a manifesté ouvertement au Natal son appui à la police et aux forces de défense, tandis que l'ANC et son allié, le Front démocratique uni (UDF), accusent les brigades d'intervention de la SAP sinon d'avoir encouragé du moins d'avoir laissé les combattants d'Inkatha attaqué les partisans des forces de l'ordre.
Les conservateurs et les extrémistes blancs s'opposent aux mesures prises par de Klerk en matière de sécurité et l'accusent d'avoir trahi la nation afrikaner.
Le Parti conservateur (CP), l'opposition blanche, dirigé par Andries Treurnicht, ainsi que les groupes extrémistes tel le Mouvement de résistance afrikaner (AWB) ont eux aussi critiqué de Klerk et son approche fondée sur « l'ordre public », mais pour l'accuser d'être « trop mou au chapitre de la sécurité » et d'avoir « trahi le peuple [blanc/afrikaner]. Les médias locaux ont bien fait valoir que la plupart des membres des forces de sécurité sont étroitement liés aux groupes extrémistes, mais il n'en existe que peu de preuves probantes. Treurnicht n'en constatait pas moins avec appréhension en mai 1990 que les policiers blancs qui quittent la SAP « sont remplacés par des non-blancs ». « C'est très, très malheureux et très dangereux pour le pays... nous voulons être protégés par des forces de sécurité composées de Blancs ».
Outre les forces de sécurité gouvernementales, il existe diverses forces paramilitaires en Afrique du Sud même et d'autres ont trouvé refuge à l'étranger. Ces groupes, même pris collectivement, ne font pas le poids contre les forces de sécurité, mais ils possèdent tous des armes automatiques, leurs membres ont reçu une formation militaire plus ou moins poussée et ils sont éparpillés sur tout le territoire sud-africain. Ils peuvent être répartis en deux catégories : les forces de défense des homelands ethniques et les branches militaires des organisations politiques (noires et blanches).
Au début des années 60, dans le cadre de la politique du « Grand Apartheid », le gouvernement nationaliste de H.F. Verwoerd a créé dix homelands ethniques dans les régions rurales de l'Afrique du Sud. Puis, dans un effort de « dénationalisation » des populations ethniques noires, le gouvernement a offert l'« indépendance » à cinq de ces homelands et la possibilité d'avoir leurs propres forces et défense. Les politiciens noirs du Transkei, du Bophuthatswana, du Venda et du Ciskei — dits États TBVC — ont accepté. Puis, en vertu de la « stratégie totale » des SADF, chacun des TBVC s'est vu doté d'une force de sécurité interne, ou « mini-armée », de 2 000 à 3 000 hommes. Aucune de ces unités spécialisées dans la lutte anti-insurrectionnelle ne disposait des armes conventionnelles appropriées pour défendre leur territoire rural contre les insurgés, surtout ceux de MK, la branche militaire de l'ANC.
Un certain nombre de forces paramilitaires non gouvernementales et armées rattachées soit aux homelands, soit aux organisations politiques noires, soit aux mouvements politiques blancs, s'opposent en Afrique du Sud.
Le homeland du KwaZulu, que dirige le chef ministre Mangosuthu Buthelezi, a refusé cette « indépendance ». Le bataillon zoulou créé par les SADF est donc resté sous les ordres du gouvernement sud-africain, comme bataillon ethnique. Il appartient toutefois à la fois à la police du KwaZulu, mise sur pied avec l'aide de la SAP et d'agents « zoulous » de la SAP mutés à cet effet, d'assurer « l'ordre public » sur le territoire du homeland. Elle relève d'ailleurs directement de l'autorité de Buthelezi, en sa qualité de ministre de la Police. Ce dernier est en outre le chef d'Inkatha, mouvement qui a été récemment restructuré et est devenu la Parti de la liberté Inkatha. Inkatha n'a jamais reconnu disposer de ses propres brigades de sécurité, mais des officiers des SADF auraient entraîné en 1986 « une unité de combattants d'élite d'Inkatha ».
De toutes les forces insurrectionnelles noires, la branche militaire de l'ANC, MK, est de loin la plus importante et la mieux armée. Elle compterait environ 15 000 guérilleros bien entraînés dans des camps en Tanzanie, en Éthiopie et en Ouganda. La Direction de la sécurité de la SAP est cependant persuadé qu'il en existe des unités en Afrique du Sud même et leur fait la chasse. Il y en a aussi au Transkei, où elles entretiennent des liens très étroits avec la force de défense locale (TDF). MK lui a d'ailleurs prêté main-forte lors d'une tentative de coup d'État en novembre 1990, et la TDF aurait enseigné le maniement des armes conventionnelles à ses troupes. Le chef d'état-major de MK, Chris Hani, vit d'ailleurs actuellement au Transkei, et il est l'intime du chef de l'État indépendant, le général Bantu Holomisa.
Malgré ses appels répétés, au cours des 12 derniers mois, en faveur du recrutement de nouveaux cadres et l'établissement de nouvelles structures clandestines en Afrique du Sud, le chef d'état-major de MK, Chris Hani, a aussi revendiqué la création de groupes « d'autodéfense » communautaires dans les townships noirs du Rand déchirés par la violence et promis que les cadres de MK participeraient à leur formation et à l'entraînement de leurs membres. Pour sa part, dans le numéro d'octobre 1990 de son périodique, Umsebenzi, le Parti communiste sud-africain (SACP) s'est déclaré en faveur de « la formation de forces d'autodéfense dans les townships ». La SAP a réagi en prévenant l'ANC que son idée de créer des forces de défense dans les townships « pouvait provoquer sur la guerre civile ». Quant à Inkatha, il a dénoncé le plan en le qualifiant « de tentative à peine déguisée d'Umkhonto we Sizwe de reconstituer ses structures terroristes clandestines ». À la surprise générale, le mouvement extrémiste blanc AWB a déclaré n'avoir aucune objection à la création de brigades d'auto-défense dans la mesure où « elles demeureront sur leur propre territoire [les townships noirs] et qu'elles laisseront les communautés blanches tranquilles ».
Malgré tous ces appels en faveur de la création de « brigades d'auto-défense » dans les townships, l'ANC a accepté le 12 février 1991 de mettre temporairement en veilleuse les activités de MK, dites « activités connexes » à la lutte armée, laquelle a été suspendue publiquement en août. Après des négociations difficiles entre de Klerk et Mandela, l'ANC a fait cette concession en échange de l'autorisation de manifeste pacifiquement, de l'accélération du processus de libération des prisonniers politiques et du retour en toute sécurité des exilés politiques.
Même si les forces paramilitaires extrémistes blanches sont bien armées et comptent, dit-on, des milliers de membres, elle demeurent très divisées.
Aucune des autres principales organisations noires — le Congrès panafricain (PAC), le Mouvement azanien pour la conscientisation des Noirs (BCMA) et l'Organisation du peuple azanien (AZAPO) — ne possède une branche militaire digne de ce nom. Même si, dit-on, l'Armée de libération du peuple azanien du PAC serait forte de 1 000 à 1 500 membres, ils sont mal entraînés et mal équipés et vivent en exil dans des camps dans l'est de l'Afrique. L'aile militaire du BCMA, l'« Armée de libération nationale du peuple azanien », compterait moins de 250 membres ayant reçus une certaine formation militaire. Quant à l'AZAPO, elle ne possède pour le moment aucune force militaire, mais bénéficie d'appuis dans les townships.
Les extrémistes blancs de droite se répartissent en un grand nombre de groupements qui vont des rassemblements de citoyens se contentant de manifester bruyamment leur opposition aux mouvements terroristes urbains en passant par les organisations paramilitaires. Malgré tout, il demeure difficile d'évaluer le nombre de leurs membres avec précision. Comme le service militaire est obligatoire pour tous les Blancs d'Afrique du Sud, ces extrémistes ont tous reçu un entraînement militaire et ils possèdent presque tous des armes personnelles.
Les éléments solitaires et les petits groupes de fanatiques sont toujours les plus menaçants et les plus susceptibles de commettre des actes terroristes sporadiques, mais les grandes organisations paramilitaires — notamment le Wenkommando de l'AWB et l'aile militaire du Parti Boerestaat, la Boere Weerstandsbeweging — sont bien armées et comptent des milliers de membres. La plupart d'entre elles ont adopté une structure du type « commando », et la presse a fait état à maintes reprises de tentatives d'unification de ces forces en une immense « armée » de la droite qui pourrait compter jusqu'à 30 000 membres.
Peu après les élections de 1989, de Klerk a prévenu les diplomates occidentaux de ne pas s'attendre à ce qu'il perde le pouvoir en raison de ses réformes. Il a l'intention de se présenter aux prochaines élections générales, qui auront lieu au plus tard en 1994, et de les remporter. Pour y arriver, il doit assurer la stabilité politique du pays, conclure une alliance à l'intérieur de laquelle son Parti nationaliste pourra demeurer l'élément le plus influent et négocier une nouvelle Constitution qui ralliera l'appui d'une bonne partie de la population, toutes ethnies confondues, mais surtout de la minorité blanche.
Son gouvernement peut-il maintenir ou même, comme l'ont laissé entendre certains observateurs locaux, réaliser la stabilité politique? Peut-il conserver son autorité sur une partie suffisamment importante des forces de sécurité et éradiquer la violence politique? Le problème devient d'autant plus complexe et difficile que la démarcation entre la violence criminelle et la violence politique s'atténue de plus en plus. Pour tout dire, de Klerk est confronté à un choix difficile. Ou bien il continue à se fier aux forces de sécurité gouvernementales et s'oppose à la création de groupes « d'autodéfense » communautaires liés à des organisations politiques, ou bien il accepte la création d'une quelconque « force de sécurité mixte » dont feront partie les forces gouvernementales et les membres des forces paramilitaires non gouvernementales.
Marge de manoeuvre de De Klerk : continuer à se fier aux forces de sécurité gouvernementales OU créer une « force de sécurité mixte », avec le concours des forces paramilitaires non gouvernementales.
Quelle que soit sa décision, ni l'une ni l'autre de ces options ne protège de Klerk contre les risques d'une guerre civile qui dépasserait le cadre de la violence entre Blancs et Noirs et provoquerait de surcroît une escalade de la violence criminelle. Par contre, un échec de sa part entraînerait presque certainement une recrudescence des efforts axés sur la création de groupes « d'autodéfense », que ce soit dans les townships noirs ou dans les banlieues blanches. Et chaque option peut avoir de graves conséquences tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Afrique du Sud.
Si de Klerk choisit de se fier aux forces de sécurité gouvernementales, il réussira fort probablement à assurer au moins la sécurité matérielle de la population blanche, et sa décision s'inscrira dans le droit fil de sa conception de « l'ordre public ». Ce faisant, il ne s'aliénera pas les éléments durs de l'appareil de sécurité, dont l'influence sur la position du gouvernement dans les négociations augmentera. En ne réussissant pas à assurer la même protection à la population noire des townships et des homelands, de Klerk ne contribuera qu'à donner raison à ceux qui favorisent la création de groupes « d'autodéfense ». Étant donné les coupures qui ont été effectuées dans le budget les des SADF et la réduction du service militaire obligatoire pour les Blancs, tous les efforts du gouvernement pour maintenir la stabilité politique reposeront sur l'utilisation accrue des forces de sécurité noires — les « bataillons ethniques » des SADF et un nombre accru d'agents noirs au sein de la SAP. Par contre, en cherchant à accroître considérablement la proportion de non-Blancs au sein des forces de sécurité gouvernementales, le gouvernement pourrait provoquer une réaction violente de la part des extrémistes blancs.
S'il ne parvient pas à assurer aux Noirs la même protection qu'aux Blancs contre la violence politique et criminelle, il y a peu d'espoir que le gouvernement réussisse à définir une nouvelle structure constitutionnelle acceptable pour toutes les parties. Selon Heribert Adam, « la situation conflictuelle qui existe en Afrique du Sud débouchera sur la négociation et le compromis lorsque les deux parties en présence seront de force à peu près égale et que le prix à payer pour l'apartheid dépassera les avantages qui en sont tirés » [Ethnic and Racial Studies, juillet 1988, p. 375]. Le gouvernement de Klerk a déjà reconnu que les coûts socio-économiques de l'apartheid sont très élevés et que l'Afrique du Sud ne peut poursuivre sur cette voie, mais les espoirs sont minces de voir les divers groupes d'opposition faire « front commun » contre le gouvernement. Et même unis, ils ne feraient pas le poids, ils n'auraient pas le pouvoir dont dispose normalement un État d'imposer les politiques qu'il préconise. Comme l'a souligné le professeur Gerrit Viljoen, le ministre des Affaires constitutionnelles et l'un des plus proches conseillers de De Klerk, « il appartiendra au gouvernement en place de diriger le pays pendant le processus de négociation... Nous ne pouvons nous permettre de laisser l'Afrique du Sud sombrer dans le chaos ». De plus, le gouvernement s'est toujours formellement opposé à la présence sur son territoire d'une quelconque force militaire étrangère pendant la période de transition, comme ce fut le cas en Namibie, où des unités du GANUPT ont été détachées après l'indépendance.
De Klerk doit tout d'abord maintenir son autorité sur assez de forces blanches et noires pour réprimer la violence à caractère politique.
Comme la société sud-africaine est déjà militarisée, le pays pourrait être divisé en zones géographiques, sous réserve toutefois que les groupes « d'autodéfense » communautaires blancs ou noirs puissent en assurer la défense. Les journalistes sud-africains ont à maintes reprises brandi le spectre du Liban, où les diverses communautés ethniques et religieuses sont protégées par des milices qui échappent au contrôle du gouvernement central. Une telle dégradation de la situation provoquerait l'effondrement presque total de l'économie du pays, vu que l'infrastructure industrielle est concentrée en zone blanche et que la main-d'oeuvre est surtout noire et vit dans les townships et les homelands — malgré l'abrogation en cours des politiques de l'apartheid à l'origine de cette aberration sociale.
Il doit ensuite rassurer ses partisans blancs au chapitre de leur sécurité, et convaincre les Sud-Africains noirs qu'ils bénéficieront de la même protection.
Il pourrait par contre se révéler tout aussi dangereux de créer une force de sécurité mixte dont feraient partie les divers groupes paramilitaires de l'opposition et les forces gouvernementales. Et quelle forme prendra-t-elle? Réunira-t-on les SADF, la SAP et les divers groupes paramilitaires en une force de sécurité nouvelle, ou se contentera-t-on d'établir des réseaux de communication entre les divers intervenants? Lesquelles des forces militaires de l'opposition ont « ce qu'il faut » pour être incluses dans le processus? Faudra-t-il donner une formation complémentaire à leurs troupes pour qu'elles puissent exécuter leurs fonctions de défense ou de police? Ces forces seront-elles détachées uniquement dans les zones urbaines ou seront-elles au contraire déployées dans tout le pays, y compris dans les zones rurales, sans égard à leur composition ethnique? Qui plus est, il se pourrait que cette « nouvelle » force de sécurité doive être soumise au contrôle d'étrangers qui pourraient par ailleurs être également appelés à assurer la formation du personnel choisi, comme ce fut le cas au Zimbabwe (1980) et en Namibie (1990), après l'indépendance.
Dans le discours que Mandela a prononcé à l'occasion de l'anniversaire de l'ANC le 8 janvier dernier, l'organisation a déclaré que « la mise en place rapide d'un gouvernement provisoire doté de pouvoirs réels, en fait et en droit, et exerçant une autorité véritable sur tous les instruments du pouvoir est essentiel au processus de transition ... Nous [ANC] avons déjà eu des problèmes du fait que le Parti national, au pouvoir, est à la fois juge et partie » [c'est l'auteur qui souligne — extrait reproduit dans SouthScan, 11 janvier 1991, p. 5]. Les dirigeants de MK, Joe Modise et Chris Hani, ont demandé le retour d'exil des membres de MK et leur inclusion, en tant que militaires, dans toute force de défense nationale susceptible d'être formée et dont feraient également partie les SADF — demande que le général Malan a rejetée publiquement à plus d'une reprise. Les observateurs de la scène politique locale sont par contre persuadés que le gouvernement de Klerk a déjà secrètement accepté cette idée.
Pendant des décennies, les gouvernements qui se sont succédés au pouvoir en Afrique du Sud ont prétexté des rivalités tribales dans les townships, les centres d'hébergement pour les travailleurs migrants, les centres miniers et les régions rurales pour imposer la discrimination socio-politique dans le pays. Des antagonismes tenaces et profondément ancrés sont maintenant exploités dans les luttes interethniques. Ces tensions s'aggraveront au fur et à mesure que le niveau de vie diminuera, par suite de la hausse des prix à l'alimentation, de l'augmentation du taux de chômage et de l'aggravation du sous-emploi. Cette violence due à des causes socio-économiques ne pourra être enrayée que grâce, d'une part, à la présence dans tout le pays d'une force de police impartiale et, d'autre part, au développement économique, surtout dans les régions rurales en crise.
Pour mener à bien ses réformes politiques, de Klerk doit veiller à ce que son gouvernement maintienne son autorité sur assez de forces noires et blanches pour pouvoir réprimer toute nouvelle éruption de violence politique et promettre aux Noirs, tout en rassurant ses électeurs blancs sur leur sécurité, qu'ils seront également protégés. Il devra, pour ce faire, maintenir l'ordre public avec impartialité, tant au sein des communautés noires que des communautés blanches. Il y parviendra le plus vraisemblablement en revenant au toenadering historique amorcé par son gouvernement et la direction de l'ANC, mais il devra cette fois aller de l'avant avec la création d'une quelconque force de sécurité mixte qui relèvera du gouvernement de transition multipartite sur lequel les parties en présence s'entendront.
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