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ARCHIVÉ : Commentaire N° 7 : Les visages de la violence en Afrique du Sud

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Professeur R. D'A. Henderson

Décembre 1990
Non classifié

Précis : Dans ce deuxième d'une série de trois articles l'auteur conclut qu'en dépit des efforts de De Klerk pour restaurer l'ordre public, les pouvoirs extraordinaires qu'il a obtenus semblent impuissants à endiguer la montée de la violence en Afrique du Sud. Il décrit les diverses formes de violence observées dans le pays et en désigne les responsables et les victimes, dans un effort pour tracer le portrait des factions qui se disputent le pouvoir dans un pays menacé par le chaos politique. Décembre 1990. Auteur : M. R. Henderson.

Note du rédacteur : Ce numéro est consacré au deuxième d'une série de trois articles sur la situation en Afrique du Sud, rédigés par le professeur R. D'A. Henderson, spécialiste à la Direction de l'analyse et de la production (EAP) du Service canadien du renseignement de sécurité.

Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.


Pour reprendre les propos récents d'un journaliste sud-africain, « L'accélération de la violence endémique en Afrique du Sud commence à prendre la même tournure qu'ailleurs en Afrique ... un tourbillon de conflits civils » [The Star Weekly, Johannesburg, 3 octobre 1990].

LE DILEMME DE DE KLERK : COMMENT « NORMALISER » LA POLITIQUE SANS ACCROÎTRE LA VIOLENCE

Même si, dans son discours du 2 février 1990, le président F.W. de Klerk a la levé l'interdiction prononcée contre des organismes politiques extra-parlementaires, entre autres le Congrès national africain (ANC), la violence continue de sévir en Afrique du Sud. Jusqu'à présent, ses efforts pour « normaliser » le système politique du pays ont suscité des attentes politiques divergentes et provoqué la violence parmi les Noirs, tandis que sa vision de « l'ordre public » n'a pas rassuré une grande partie de la population blanche.

Selon l'interprétation « réformiste » de de Klerk, « l'ordre public » vise d'abord à garantir la sécurité physique de la population blanche (Y compris la culture afrikaner) pendant la période de transition vers un « nouvel ordre politiques » [voir Commentaire no. 5, août 1990]. Des Blancs conservateurs et extrémistes continuent cependant d'appuyer l'interprétation « traditionnelle » de « l'ordre public », c'est-à-dire la conservation et le maintien de l'autorité et des privilèges des Blancs. De nombreux Blancs d'expression afrikaans et anglaise cherchent toujours à obtenir l'appui de groupes plus extrémistes nettement en faveur du point de vue traditionnel auquel s'est conformé le Parti nationaliste (PN) au pouvoir depuis 1948.

Par ailleurs, sur le plan politique, de Klerk est toujours vulnérable face aux accusations selon lesquelles il n'est pas prêt à employer pleinement les instruments de contrôle dont il dispose, soit les forces de sécurité de l'État, notamment la police sud-africaine (SAP) et les forces armées sud-africaines (SADF) pour mettre fin aux actes de violence de nature politique. Son prédécesseur, P.W. Botha, avait décrété l'état d'urgence au pays en juin 1986 et l'avait renouvelé d'année en année par la suite. De façon générale, cette décision avait été perçue comme s'appuyant directement sur l'interprétation traditionnelle de « l'ordre public ». Mais, les pouvoirs extraordinaires accordés aux forces de sécurité du gouvernement n'ont apparemment pas mis fin à la montée de la violence dans l'ensemble du pays. En effet, au moment où de Klerk a pris ses fonctions, en août 1989, 4 000 personnes — pour la plupart des Noirs sud-africains — avaient été tuées lors d'« actes de violence de nature politique ». La majorité des victimes avaient succombé au cours du combats entre factions de Noirs dans le Natal.

Lors des entretiens exclusifs entre le gouvernement du Parti nationaliste et l'ANC sur l'adoption d'un nouveau régime politique pour l'Afrique du Sud et l'arrêt des actes de violence, de Klerk a obtenu une concession importante, bien que symbolique, lorsque l'ANC a accepté, du moins temporairement, « de mettre fin à toutes les actions armées et activités connexes » et ce, à la surprise de tous. Dans le comptes rendu conjoint des délibérations du 6 août 1990, le vice-président Nelson Mandela et son équipe de négociation ont en fait promis que l'ANC et son aile militaire Umkhonto we Sizwe [La lance de la nation - MK] mettraient fin à la « lutte armée ». Dans le cadre de la stratégie de la « propagande armée » de l'ANC, des unités du MK avaient régulièrement perpétré des actes de violence spectaculaires afin d'attirer l'attention nationale et internationale sur sa lutte pour les droits politiques.

Les actes de violence, en particulier chez les Noirs, ont cependant continué sous diverses formes. Actuellement, on peut observer au moins neuf types d'actes de violence ou d'agitation [voir la boîte dessous]. Les chances de succès des efforts déployés par de Klerk pour réprimer une partie sinon la totalité des actes de violence dépendront, dans une large mesure, des sources et des principaux auteurs de chaque type d'acte de violence.

L'ESCALADE DE LA VIOLENCE DEPUIS LA « NORMALISATION »

Comme de Klerk le déclarait, le 7 juin, en annonçant au Parlement la fin des pouvoirs extraordinaires exercés par le gouvernement, sauf dans le Natal, « le processus de normalisation [en vigueur depuis le 2 février]... a été accompagné par des attentes qui grandissent à un rythme dangereux et par un accroissement de la violence, en particulier dans le Natal. »

En avril, le gouvernement de Klerk avait donc décidé de déployer ses forces anti-guérillas (SADF) dans le Natal afin d'aider les unités de la SAP à maintenir la « paix ». Mais, tandis que la violence diminuait dans le Natal, elle éclatait autour des centres d'hébergement des travailleurs migrants et dans les townships africains du Witwatersrand (« le Rand ») entourant Johannesburg et entraînait la mort de 800 autres personnes au cours des mois d'août et de septembre. Vu la diminution de la violence dans le Natal, l'état d'urgence y était levé le 18 octobre malgré le fait que plusieurs townships africains du Rand étaient considérés comme des « zonez d'agitation » où les pouvoirs extraordinaires étaient toujours en vigueur parce que des combats entre factions s'y déroulaient.

Bien que les attentes suscitées par le discours de de Klerk sur la « normalisation » en février par de Klerk aient certainement déclenché l'escalade rapide de la violence en 1990, la généralisation de celle-ci — des régions centrales du Natal et autour de Durban jusqu'aux townships du Rand entourant Johannesburg — a été attribuée à une variété de facteurs dont chacun se rattache à l'un es groupes partisans. Selon certains observateurs, l'un de ces facteurs aurait été l'extension de la lutte opposant, dans le Natal, les différentes idéologiques politiques et économiques des membres de l'association culturelle Zouloue Inkatha et des partisans et alliés de l'ANC, et de leurs alliés, en particulier le Front démocratique uni (UDF) et le Congress of South African Trade Unions (COSATU). Cette concurrence pour gagner la faveur de nouveaux partisans, en étendant au Rand les massacres commis au hazard dans les régions du centre du Natal, a fait dégénérer la lutte un « guerre des townships ».

Selon un autre point de vue, la violence est le résultat d'un conflit intra-ethnies entre les Zoulous Inkatha traditionnels et les Zoulous radicaux et modérés, qui appuient l'alliance des groupes anti-gouvernement apparemment menée par les Xhosis au sein de l'ANC, cette alliance constituant, dans une certaine mesure, une scission entre générations ainsi qu'entre les villes et les campagnes. Et, quand les partisans de l'ANC, de l'UDF et du COSATU ont réclamé une campagne afin de sape l'autorité du chef Inkatha et ministre de la région réservée aux Noirs kwaZulu Mangosuthu Buthelezi, les travailleurs migrants zoulous du Rand ont été incités à attaquer les « camarades » pro-ANC des townships voisins ainsi que les Noirs non zoulous dans les centres d'hébergement des travailleurs.

Selon un troisième point de vue, les massacres sont essentiellement une escalade vicieuse de la violence entre deux groupes rivaux, soit les « chefs militaires » Inkatha et les « camarades » pro-ANC, qui luttent pour obtenir le contrôle des « rares éléments essentiels à la vie » dans leur propre région, c'est-à-dire la terre, les emplois et les services sociaux. Les défenseurs locaux des droits de l'homme sont d'accord pour dire que, vers le milieu de 1990, les combats dans le Natal ont dégénéré une « série de querelles, de vengeances et de banditisme incontrôlables souvent sans rapport avec la politique » [Reuters, le 29 mai 1990]. D'après ce point de vue, les avantages économiques et la vengeance seraient plus importants que les idéologies et les slogans.

Selon la plupart des observateurs, les origines de la violence actuelle remontent aux décennies où les politiques d'apartheid ont façonné et restreint la vie des populations noires, blanches, asiatiques et de couleur (races mêlées). Chacun des points de vue susmentionnées ainsi que d'autres caractérisent en partie l'escalade et la propagation de la violence, mais aucune ne l'explique complètement à lui seule. Le point de vue des Blancs extrémistes — soit que les tueries entre Noirs fournissent une nouvelle preuve que la violence ethnique « se déchaînera » une fois la domination politique actuelle des Blancs abolie — n'explique pas non plus de façon satisfaisante la complexité de la situation.

TYPES DE VIOLENCE EN AFRIQUE DU SUD

(en ordre d'importance)

  1. La violence communautaire, telle que les combats territoriaux et entre organismes et factions de Noirs dans le Natal et le Rand — Zoulous contre Zoulous, Zoulous contre Xhosis et d'autre groupes ethniques.
  2. La violence dans les « ghettos » ou violence criminelle ordinaire, telle que meurtre, vol, viol, etc. perpétrés par destsotsis ou des voyous dans les townships africains, dans les quartiers d'affaires et, à un degré moindre, dans les secteurs résidentiel habités par des Blancs, des Asiatiques et des gens de couleur (sang-mêlé).
  3. La violence contre l'État, c'est-à-dire les attaques perpétrées par des « camarades » en faveur de la lutte de libération et des groupes de com-tsotsis contre les autorités et des non-blancs (principalement des Noirs qu'ils perçoivent comme leurs « collaborateurs », tels des conseillers des townships, des policiers, des professeurs, des administrateurs locaux, des hommes d'affaires et des dirigeants des régions réservées aux Noirs.
  4. La violence institutionnelle, où les forces de sécurité du gouvernement emploient la force contre une communauté ethnique, par exemple, les unités de la SAP qui tirent sur des manifestants dans les townships africains et attaquent des groupes de manifestants dans les villes, ou encore les activités des prétendues « escouades de la mort » du gouvernement.
  5. La violence inter-ethnies, où les membres d'un groupe ethnique attaquent ou intimident des membres d'un autre groupe ethnique, par exemple, les « groupes d'autodéfense » blancs (principalement composés d'hommes de main) qui attaquent des Noirs dans les petites villes ou les dorps comme les Welcom (Blancs contre Noirs) ou encore les groupes d'autodéfense noirs qui attaquent des résidents des communautés indiennes dans le Natal (Noirs contre Asiatiques).
  6. Le terrorisme urbain, où des groupes extrémistes — blancs et noirs — commettent des assassinats, des attentats à la bombe et des actes d'intimidation contre des nationaux pour des motifs politiques.
  7. Les mutis ou meurtres par drogues, qui constituent des exécutions traditionnelles associées aux drogues rituelles ou des meurtres de personnes soupçonnées de sorcellerie. Ces meurtres sont habituellement commis dans les régions rurales africaines réservées aux Noirs, mais sont de plus en plus liés aux exécutions perpétrées par les factions dans les townships urbains.
  8. La violence transfrontières, telle que les actes de violence perpétrés de l'autre côté des frontières de l'Afrique du Sud et orchestrés par l'Afrique du Sud contre un État voisin, par un État voisin contre l'Afrique du Sud ou encore par une région dite « indépendante » réservée aux Noirs contre le reste de l'Afrique du Sud.
  9. La violence dirigée contre des intérêts étrangers, telle que les actes de violence perpétrés contre des diplomates et des citoyens étrangers ou des sociétés de l'Afrique du Sud, ainsi que les actes de violence perpétrés à l'étranger dans le but d'« internationaliser » la lutte de transition qui se déroule en Afrique du Sud.

UNE CULTURE DE VIOLENCE EN ÉVOLUTION?

Essentiellement, la violence devient de plus en plus endémique dans l'ensemble du pays. Les types d'actes de violence ne s'excluent pas l'un l'autre; ils tendent plutôt à avoir plusieurs causes et sont perpétrés par plus d'un groupe d'auteurs et c'est pour cette raison que la situation actuelle en Afrique du Sud est si complexe.

Dans le Natal, par exemple, les impis zoulous [groupes de guerriers armés] ont attaqué à diverses reprises des membres de clans zoulous rivaux, des « camarades » (partisans) pro-ANC, des habitants des townships, des travailleurs migrants noirs étrangers et même un quartier résidentiel indien. De même, les trois autres provinces et, en particulier le Rand du Transvaal, ont été le théâtre des actes de violence suivants : combats de factions entre des travailleurs migrants pro-Inkatha et des « camarades » locaux ainsi que des habitants des townships; attentats à la bombe contre des postes de police des townships; exécution de manifestants africains par la SAP; recours croissant par des camarades au supplice du collier [qui consiste à attacher ou cou d'une personne un pneu rempli d'essence et à y mettre le feu] contre des personnes soupçonnées d'avoir collaboré avec les forces de police; Africains battus à mort par des groupes « d'autodéfense » composés de Blancs; attentats à la bombe contre des installations anti-apartheid et des centres sociaux africains probablement commis par des groupes d'extrémistes blancs; tueries au hasard dans les services de transport des Noirs par des auteurs indéterminés — ladite « troisième force funeste » et nombre croissant d'actes criminels et d'actes de violence perpétrés par des « fanatiques ».

Un autre facteur qui a contribué à l'escalade de la violence est le nombre croissant de fusils illégaux, notamment les fusils d'assaut AK47, et d'explosifs; ceux-ci s'ajoutent aux 3,5 millions d'armes à feu pour lesquelles les Blancs ont des permis dans le pays. Après que de Klerk eut annoncé, le 19 septembre 1990, un amnistie pour les armes et les explosifs illégaux, plus de 5 000 armes illégales avaient été remis de novembre, par des Blancs en majorité, mais ce nombre comprenait seulement 10 armes de type habituellement utilisé par les terroristes (fusils d'assaut ou mitraillettes).

De la Moxambique, on fait entrer en contrebande les AK47 en Afrique du Sud en vue de les vendre sur le marché noir local pour environ 800 Rand (400 $ can.). Ces armes sont maintenant devenues les "armes de choix" des bandes des criminels (The Guardian, 4 janvier 1991). Pour servir contre les armes illégales, le ministre de la Loi et de l'Ordre, Adriaan Vlok, a annoncé des récompenses considérables pour les armes à feu illégales : 6 000 rand dans le cas d'un AK47. Les médias ont laissé entendre récemment que des factions politiques de Noirs ont commencé à engager des bandes tsotsis (gangsters) dans les townships pour commettre des actes de violence collectifs en leur nom.

PEUT-ON CONTRÔLER LES ACTES DE VIOLENCE?

Pour déterminer si l'escalade de la violence se poursuivra dans le Natal, dans le Rand ou ailleurs, il faut examiner les facteurs à l'origine de chaque type d'acte de violence et la mesure dans laquelle chacun peut être contrôlé. Pour déterminer si l'escalade de la violence se poursuivra dans le Natal, dans le Rand ou ailleurs, il faut examiner mais on peut attribuer chaque type d'acte de violence à des problèmes sociaux ou à des conflits de nature politique.

La violence attribuable à des problèmes sociaux comprend les actes de violence et les crimes reliés à l'application des politiques d'apartheid, au niveau de vie peu élevé dans les townships, à la pauvreté dans les régions rurales réservées aux Noirs, aux écarts importants entre les revenus des riches et ceux des pauvres (écarts accentués par les restrictions raciales), aux querelles personnelles et aux luttes de classes, à la suppression de la compétition ethnique (découlant des politiques ethniques du gouvernement qui consistent à « diviser pour mieux régner »), au système de migration de la main-d'oeuvre et de centres d'hébergement, à la séparation des familles et aux pratiques mutis (sorcellerie).

La violence de nature politique comprend les actes d'intimidation et de violence découlant de revendications concurrentes visant le territoire, les emplois, les ressources et le « pouvoir populaire » (pouvoir local) et de l'utilisation de la violence par les groupes rivaux pour arriver à leurs fins.

Au cours de la période de transition vers un « nouvel ordre politique », les types d'actes de violence d'origine sociale, y compris la violence criminelle, continueront à être fréquents, car seule une importante amélioration de la situation socio-économique de toutes les strates de la société sud-africaine permettra de les réduire. Cette amélioration devra se poursuivre pendant un bon moment au cours de la période post-transitoire, bien que de Klerk, lors de son allocution de fin d'année le 18 décembre, ait attire l'attention du pays sur la création d'un fonds de trois milliards de rand (1,5 milliard de dollars can.) pour "aborder les problèmes socio-économiques".

Par ailleurs, les actes de violence de nature politique exigeront une meilleure application de la loi et des principes d'ordre public par les forces de sécurité du gouvernement — éventuellement appuyées par des forces de sécurité non gouvernementales — pour assurer la sécurité physique de tous les Sud-Africains. Ce sera en effet le seule moyen de maintenir le « climat pacifique » nécessaire pour procéder à des négociations concernant le système politique et les structures économiques qui succéderont à l'apartheid.

Carte - Townships et 'Homeland' Endroits de l'Afrique du Sud

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