Commentaire N° 3 est archivée.
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Docteur B. Harasymiw
Juin 1990
Non classifié
Précis : Ce troisième et dernier article sur l'Union soviétique, répond à trois questions fondamentales sur Gorbatchev : n'est-il qu'un pragmatique? est-il marxiste-léniniste? croit-il vraiment à la pérestroïka? Juin 1990. Auteur : M. B. Harasymiw.
Note du rédacteur : Cette parution est le troisième de trois articles qui traitent des événements en URSS, par le professeur B. Harasymiw, spécialiste du Bloc soviétique dans la direction de l'analyse et de la production du SCRS.
Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.
À l'heure actuelle, il doit être reconnu universellement que la direction politique de Mikhaïl Gorbatchev a provoqué des changements en URSS et dans le reste du monde. Cependant l'orientation qu'il donne aux changements dont il est l'instigateur et qui se produisent tout autour de lui, demeure un mystère pour bon nombre d'observateurs. Est-il un authentique réformateur, un révolutionnaire radical, un marxiste-léniniste traditionnel, ou seulement un politicien pragmatique? À-t-il une idée de la direction qu'il désire prendre, ou n'agit-il que par instinct?
« A-t-il une idée de la direction qu'il désire prendre, ou n'agit-il que par instinct? »
Au lieu d'entreprendre une psychoanalyse à distance afin de répondre à ces questions, ou de tenter de saisir les intentions d'une personne à partir de ses faits et gestes, ce qui demeure toujours douteux, il est préférable d'essayer d'analyser la position de Gorbatchev sur le changement en se fondant sur sa conception philosophique. On peut découvrir cette conception à travers ses écrits et ses discours. Son degré d'engagement dans le changement ou sa manière de l'effectuer peut aider à expliquer ses réalisations antérieures et à anticiper les décisions qu'il pourrait prendre pendant qu'il sera au pouvoir.
« Gorbatchev n'est ni un fondamentaliste communiste de la vieille école, ni un politicien pragmatique à l'occidentale. »
Voici trois des questions sur la position de Gorbatchev qui reviennent le plus souvent : est-il strictement pragmatique? Est-il un marxiste-léniniste rigide? Est-il réellement engagé dans le programme de réformes fondamentales connu dans le monde entier sous le nom de perestroïka (restructuration ou reconstruction)? Selon les réponses, nous pourrons sans doute évaluer ce que Gorbatchev nous réserve dans l'avenir. Malheureusement, les réponses habituelles sont trompeuses, soit qu'elles dérivent de suppositions erronées, soit qu'elles sont le fruit d'un manque de compréhension des idées que Gorbatchev a réellement énoncées. Il en résulte que certains le considèrent comme un marxiste-léniniste endurci camouflé en réformateur libéral, et d'autres, comme un réformateur libéral déguisé en marxiste-léniniste, ce qui est faux dans un cas comme dans l'autre. Gorbatchev n'est ni un fondamentaliste communiste de la vieille école, ni un politicien pragmatique à l'occidentale.
La meilleure manière de répondre à ces trois questions simples mais cruciales est d'étudier attentivement les discours et les écrits de Gorbatchev, et de faire les comparaisons adéquates afin de mettre en évidence la signification de ses idées de base. Il ne sert à rien de discuter dans l'abstrait, (bien que cela se fasse couramment), sans s'appuyer sur une preuve concrète. Gorbatchev a été formé par toute une vie d'endoctrinement et par ses ambitions de faire carrière, ses politiques ne peuvent pas tellement différer de celles de ses prédécesseurs, et en raison de ceci, l'Union soviétique demeure une menace militaire et un danger pour la sécurité du Canada. Gorbatchev est radicalement différent des dirigeants politiques soviétiques antérieurs parce qu'il encourage le changement; les politiques occidentales en ce qui concerne l'URSS doivent changer aussi. Par le fait même, Gorbatchev ne peut pas être considéré comme un politicien occidental ordinaire. Bien que rien ne soit plus pareil dans la politique et la direction en Union soviétique, beaucoup de choses sont restées les mêmes.
Une des choses qui n'a pas changé est que Mikhail Gorbatchev est fondamentalement un politicien avec un modèle de pensée plus idéologique que pragmatique. Ceci n'est pas un phénomène uniquement soviétique; il y a des politiciens des deux genres dans bon nombre de pays. Cependant, comme le fait remarquer le politicologue américain Robert Putnam, les politiciens du type « idéologique » ne sont pas nécessairement « opposés aux concessions mutuelles de la politique pluraliste. »1 En somme, Gorbatchev est « idéologique » sans être dogmatique.
En supposant que les politiciens des types « idéologiques » et « pragmatiques » soient diamétralement opposés, Putman a qualifié le type « idéologique » comme celui qui tend vers une des extrémités de l'échelle par une série de mesures. En général, le politicien « idéologique » est celui qui:
En utilisant les critères de Putnam, une étude de huit discours raisonnablement représentatifs prononcés par le secrétaire général entre février 1986 et septembre 19892, démontre que Gorbatchev est un politicien « idéologique » flexible.
« en ce qui concerne ses points d'intérêt, sa manière de discuter et l'importance du contexte, Gorbatchev est sans aucun doute idéologique »
En ce qui concerne ses points d'intérêt, sa manière de discuter et l'importance du contexte, Gorbatchev est sans aucun doute « idéologique ». Il est un généralisateur, il utilise un raisonnement déductif plutôt qu'inductif, et il fait souvent référence à l'histoire. Il rejette le caractère pratique comme critère d'évaluation d'une politique. Sur d'autres aspects, il est moins « idéologique » et plus « pragmatique ». Il est moins porté à évoquer les intérêts du groupe, à ignorer les coûts, ou à négliger l'acceptabilité politique au moment d'évaluer les politiques de l'État. Il ne fait pas toujours référence au marxisme-léninisme pour appuyer son argumentation, et ne parle presque jamais d'une utopie future. En somme, Gorbatchev n'est pas du tout attaché au « communisme », il n'est même pas entièrement engagé dans le « socialisme ». Il croit au besoin d'une certaine responsabilité politique, mais il est une personne pour qui les idées sont d'une extrême importance en politique, les idées et non une rhétorique vide de sens, ce qui explique pourquoi il a renoncé à l'idéologie officielle sans pour autant cesser de croire en ce qu'il fait.
Si les idées sont importantes pour Gorbatchev, quelles sont-elles? Plus particulièrement, sont-elles léninistes? Si tel est le cas, sa direction politique devrait se caractériser par une continuité fondamentale avec le passé. Pour un dirigeant soviétique, rien ne pourrait être plus grave qu'une rupture avec le léninisme. Si Gorbatchev est encore léniniste, il n'est pas sérieusement engagé dans une réforme ou une transformation du système politique; s'il ne l'est pas, son impulsion réformiste est quelque chose de plus profond qu'une simple image ou un style.
Le léninisme a été la recette d'un seul homme pour la révolution marxiste. Il a accepté le matérialisme philosophique et historique du marxisme, de même que son épistémologie, en plus de ses propres théories quant à un parti d'avant-garde, à une flexibilité tactique et à l'impérialisme. La préoccupation de Lénine pour l'organisation et la rectitude idéologique a fourni la base au modèle politique staliniste bien connu du socialisme soviétique. Le léninisme s'est sans doute le mieux caractérisé par son volontarisme, sa ferveur révolutionnaire, son implacable hostilité non seulement envers la démocratie bourgeoise libérale, mais aussi envers le socialisme démocratique et sa notion de la supériorité du socialisme bolchevique.
L'article de 1989 (Pravda, 26 novembre 1989), qui est censé être écrit par Gorbatchev lui-même, « La pensée socialiste et la restructuration révolutionnaire », est l'entière expression de son idéologie, et peut constituer un bon moyen d'évaluer son adhésion au léninisme. Dans cet article, Gorbatchev tente d'expliquer la continuité de la perestroïka avec le marxisme et le léninisme, de même que de réhabiliter ou de revivifier ces idéologies. Cet effort démontre que Gorbatchev n'est ni un marxiste ni un léniniste, mais, fort curieusement, un libéral.
Il n'est pas marxiste parce qu'au lieu de comprendre l'histoire en termes d'économie, de lutte de classes et de dialectique, il met l'accent sur les idées, la survie et la coopération. Il n'est pas léniniste non plus, parce qu'il s'intéresse à la survie plutôt qu'à la révolution, à intégrer l'URSS dans le système économique mondial dominé par le capitalisme plutôt que de lutter pour le détruire, et dans ce que Lénine nommait dédaigneusement la « démocratie bourgeoise », soit le parlementarisme, les libertés individuelles, les droits de la personne et la règle du droit. Bien que son article soit parsemé de références à Marx et à Lénine, Gorbatchev a abandonné les principes fondamentaux de ces deux précurseurs de même que leur vision du monde. Il a opté pour le jeune Marx humaniste, et a tenté de décrire Lénine comme un penseur et un politicien plus flexible, moins dogmatique et plus modéré qu'il ne l'était réellement. De la même manière que le léninisme a été jadis rejeté par les socialistes démocratiques européens, et encore plus tôt par les malheureux mencheviks, comme étant non approprié et inapplicable aux sociétés industrielles du XXe siècle, Gorbatchev y renonce finalement pour lui-même et l'Union soviétique.
D'un point de vue occidental, cette coupure avec le léninisme est facilement perçue comme révolutionnaire, si l'on considère la longue période de continuité idéologique qui prend fin avec Gorbatchev. D'un point de vue strictement léniniste, Gorbatchev est un réformateur libéral, non un révolutionnaire marxiste. Par conséquent, quelle que soit la perspective, ceci constitue un changement significatif et fondamental de la politique soviétique.
Si Gorbatchev est somme toute réellement un politicien « idéologique », mais s'il a également renoncé au contenu de son bagage idéologique marxiste-léniniste, alors, peut-être que le seul remplacement plausible pour cette perte serait son programme de renouveau, la perestroïka, puisque la perestroïka, qui signifie modernisation, semble être l'idée auquel il croit le plus intensément.
Gorbatchev est-il sincère lorsqu'il se fait l'avocat de la perestroïka, et son engagement à cet égard est-il authentique? En réalité, il l'est. Sa conception de la perestroïka est cohérente et conforme à sa pensée idéologique (mais non marxiste-léniniste) qui combine des éléments du pragmatisme et du libéralisme, et qui a pour objectif le bien-être futur de l'Union soviétique. Pour Gorbatchev, la perestroïka en tant que programme politique, est fondée sur un ensemble d'idées; elle n'est pas une couverture pour une série de réponses ad hoc.
« Pour Gorbatchev, la perestroïka en tant que programme politique, est fondée sur un ensemble d'idées : elle n'est pas une couverture pour une série de réponses ad hoc. »
Afin de démontrer cette assertion, il est possible de tracer une carte cognitive des concepts qui reviennent dans la pensée de Gorbatchev et qui sous-tendent ce qu'il croit contribuer au succès de la perestroïka qui influencera en retour les intérêts de l'URSS. Une carte cognitive est une représentation graphique de la perception d'un dirigeant politique du lien causal entre les phénomènes du monde qui l'entoure. Elle est élaborée à partir des propos écrits ou parlés d'un homme politique et constitue ce qui le guide inconsciemment dans sa prise de décisions. Au moyen d'une carte cognitive, le chercheur rend la structure mentale d'un homme politique explicite et apte à l'analyse.3
En soumettant seulement le premier chapitre du livre de Gorbatchev Perestroïka4, dans lequel sont énoncées et analysées l'origine et la signification du concept, à la technique de la cartographie cognitive, on obtient des résultats dont voici les plus importants. Qu'elles pourraient être les menaces au succès de la politique de la perestroïka? Selon la pensée de Gorbatchev, en voici quelques une :
Gorbatchev croit significativement qu'un catalyseur important du processus de la perestroïka serait que la population sent que cette politique produit des résultats concrets.
Quels sont, selon lui, les effets de la perestroïka? D'un côté, sa réussite servira à écarter les crises sociales, politiques et économiques sérieuses; de l'autre, elle donnera l'impulsion au processus de changement. Ce qui, par la suite, touchera tous les membres de la société soviétique de diverses manières (pas toujours avantageusement), et fera sortir un bon nombre de personnes de leur tranquillité et de la satisfaction qu'ils éprouvent de leur mode vie actuel, ce qui améliorera, croit-il, le sentiment général de responsabilité sociale et les attentes du peuple. Enfin, la politique de la perestroïka ainsi que l'adoption des principes fondamentaux d'un changement radical dans la gestion de l'économie favorisent les intérêts de l'Union soviétique; un ralentissement de la croissance économique n'aide en rien ces intérêts, et la vente des ressources soviétiques sur le marché mondial leur est définitivement nuisible.
Cette description de la carte cognitive de Gorbatchev est non seulement cohérente avec ses propos antérieurs sur son idéologie, mais elle met en évidence comment sa tendance générale vers la modernisation l'éloigne de presque tout ce qui constitue le système soviétique actuel. L'élément le plus remarquable, est sa considération de l'opinion publique et sa préoccupation de l'amélioration du rendement économique. Les éléments traditionnels de la politique soviétique qui sont absents de la carte mentale de Gorbatchev sont également d'une grande importance : l'idéologie officielle marxiste-léniniste, l'endoctrinement de la population, et les institutions et organismes existants. Ces éléments manquants, soit qu'ils n'aient aucun rôle à jouer dans la réalisation des objectifs de la perestroïka, soit que par cette négligence bénéfique, ils se définissent eux-mêmes un rôle dans ce processus.
« L'organisation n'intéresse absolument pas Gorbatchev. Il a abandonné le parti communiste... »
Cette sélectivité de la part de Gorbatchev est très compréhensible à la lumière du profil philosophique de l'homme que l'on a décrit ici. Au contraire de Lénine, qui était un homme d'organisation par excellence, et qui a créé le parti communiste sur le modèle d'un ordre monastique et militaire discipliné et loyal, l'organisation n'intéresse absolument pas Gorbatchev, ainsi que le démontre l'analyse antérieure. Il laisse donc, assez naturellement et conformément à ses croyances fondamentales, d'importantes institutions comme le parti communiste, son apparat professionnel, et le KGB (la police secrète en Union soviétique) fonctionner à leur guise. Il les a abandonnées à la grâce de Dieu; le parti communiste semble ne pas réussir à se maintenir à flot, et le KGB, par contre a entrepris, du moins pour le moment, de s'adapter aux nouvelles circonstances en essayant d'être indispensable à la perestroïka. Cependant, si l'opinion publique se retournait contre le KGB, il pourrait ne pas trop insister sur le fait que c'est une institution protégée. En attendant, et malgré ses inclinations libérales, il est assez satisfait de vivre en paix avec le KGB et d'en accepter l'appui, bien que cela ne réjouisse sans doute pas les libéraux occidentaux.
Mikhaïl Gorbatchev est un politicien avec un style « idéologique », pour qui les idées sont importantes, mais il n'est pas léniniste. Il est encore engagé dans ce qu'il nomme « socialisme », c'est-à-dire une société développée sur les plans économiques, sociaux et politiques et calquée sur celle des plus importants pays industriels du monde. Dans le sens léniniste, il est un réformateur et non un véritable révolutionnaire, il désire améliorer les choses, mais non remplacer l'ordre existant. D'un point de vue historique mondial, il est simplement un modernisateur qui a finalement abandonné la formule marxiste-léniniste de la modernisation pour adopter celle du capitalisme de marché d'un État providence des démocraties libérales occidentales.
Ce style idéologique signifie qu'il raisonne par référence à ce qu'il croit être la tendance historique et à des idées, et non par rapport à des expériences intermittentes et personnelles comme bon nombre de dirigeants occidentaux ont tendance à le faire. Cependant, ceci n'interdit pas, pour Gorbatchev, de se plier à la négociation politique et aux concessions qui en découlent; il se soumet à la pression. Par conséquent, on peut prévoir qu'aussi longtemps que Gorbatchev restera au pouvoir, ses efforts en vue d'une réforme fondamentale, mais non d'une transformation globale, de l'Union soviétique continueront de la manière à laquelle il nous a habitué, avec des pauses et des reprises.
« Il s'est engagé dans une réforme, une amélioration et la préservation de l'Union soviétique; il est un véritable réformateur. »
Il s'est engagé dans une réforme, une amélioration et la préservation de l'Union soviétique; il est un véritable réformateur. Il s'est débarrassé des entraves de la pensée imposée par le léninisme, ce qui a réellement amélioré sa vision. Il tentera de parer aux menaces à la perestroïka, qui, à son avis, peuvent varier du mécontentement public, de l'échec économique, au renversement de la démocratisation, ou à la perte de l'appui populaire. Gorbatchev est par ailleurs un homme optimiste peu préoccupé par la sécurité; ce qui a des conséquences sur la sécurité du Canada, puisqu'il n'a aucune intention d'influencer le KGB que cela soit dans ses opérations à l'intérieur du pays ou à l'extérieur, et comme il est tellement désireux de mettre en oeuvre sa perestroïka et d'en maîtriser les conséquences négatives, Gorbatchev semble prédisposé à laisser les sujets de sécurité interne et externe entre les mains des spécialistes.
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